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Critiques / Théâtre

LE DIBBOUK de Shalom An-ski

par Caroline Alexander

Benjamin Lazar surfe sur les eaux mêlées « d’entre deux mondes »

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La scène est quasi nue. Pour tout décor des portes coulissantes grises glissent sur deux niveaux en toile de fond. Une longue table couverte de livres, des bancs étroits, quelques chaises. Pour tout signe d’appartenance religieuse, émergeant au milieu des écritures, un petit chandelier à huit branches, la Menorah, symbole du judaïsme.

Le Dibbouk, chef d’œuvre de la littérature yiddish déroule son fantastique et ses fantasmes avec pour seules ornementations ses mots et sa musique. Benjamin Lazar, metteur en scène attaché aux sources des œuvres qu’il sert – au théâtre, à l’opéra – a opté pour le dépouillement extrême, une forme d’humilité qui bouleverse les données théâtrales et atteint des sommets.

Shalom An-ski (ou Anski) nom de plume adopté par Shlomo Zaïnwill Rapoport (1863-1920), poète ethnographe russe, est l’auteur de cette étrange histoire d’amour et d’échappée des âmes. Homme engagé dans les combats sociaux pour la démocratie de son temps, il fit de longues et patientes recherches pour prendre le pouls de ses origines, parcourant les communautés juives, de village en village, de shtetl en shtetl, en Galicie et territoires voisins, pour en débusquer les croyances, les rites, les traditions, les musiques. Il en tira ce conte d’entre deux mondes dont, en langue russe, il fit une pièce de théâtre qu’il soumit au grand metteur en scène et théoricien Stanislavski. Lequel lui conseilla de la traduire en yiddish. L’œuvre, le chef d’œuvre, fit son tour du monde dans les théâtres, à l’opéra et au cinéma.

Amour dévié

Un amour impossible, ou plutôt un amour dévié. C’est Tristan et Isolde où le philtre magique est remplacé par un serment entre deux amis, Nissan et Sender, tous deux en attente de paternité. Si leurs enfants naissent de sexes différents, ils seront destinés l’un à l’autre et se marieront. Mais Nissan meurt avant l’arrivée de son fils Khonen, et Sender, papa de la jolie Leye, oubliera sa promesse. Avare, cupide, il la destine à un mariage où l’argent compte plus que les sentiments. La rencontre fortuite ( ???) des deux jeunes gens dans une synagogue agit au premier regard comme la foudre.. Mais Khonen qui passe ses jours à étudier le Talmud et la Kabbale, de yeshiva en yeshiva, n’a pas de sou. Alors il pousse ses recherches pour trouver le moyen de s’enrichir jusqu’au paroxysme et en meurt. Son âme tourmentée part en errance avant de se réfugier dans le corps de sa bien-aimée. Leye habitée par son esprit, son dibbouk, se révolte… Les fiancés du destin se retrouveront dans l’au-delà…

Douze comédiens, trente personnages

Douze comédiens interprètent trente personnages, un bout de tissus, un foulard, une couverture, un bonnet, un chapeau suffisent pour les identifier. Seuls quelques-uns incarnent un personnage unique, comme Eric Houzelot en Sender, le père de Leye, patriarche suffisant, Benjamin Lazar pour Khonen tout en retenue, Louise Moaty hallucinée pour Leye et son dibbouk, Stéphane Valensi en tsadig (sage) Azriel…. Ils s’expriment en français, en hébreu, ils dialoguent en yiddish, leurs phrases sont traduites par l’un des leurs qui les observe. Le mot à mot n’est pas restitué façon sur-titrage, la musicalité de la langue se suffit à elle-même pour donner du sens.

La vie, la mort, le destin

Le spectacle commence par une soirée d’études autour de la grande table. Chacun pose des questions. Elles fusent, elles interrogent la vie, la mort, le destin, la naissance et ce qui la précède. Il n’y pas de réponse. Dans la tradition juive c’est la question qui importe… Les interrogations mènent au récit. Le théâtre s’installe. La grande table est divisée en petits supports. Les personnages prennent vie. Les musiciens les entourent, commentent leurs caractères, leurs actions. Aurélien Dumont, compositeur, a réinventé leurs harmonies, les a confiés à trois instruments, une viole de gambe que fait chanter et danser Martin Bauer, un serpent, instrument de liturgie au souffle grave que manie Patrick Wibart, un cymbalum et des percussions que pianote Nahom Kuya.

Les comédiens passent d’un langage à l’autre, ils chantent, ils dansent, avec un naturel qui sidère. Le ténor Paul-Alexandre Dubois chante les prières comme un authentique Kantor de synagogue, Louise Moaty se laisse posséder par l’âme de son aimé, tordant sa voix en délire surnaturel, Benjamin Lazar illumine Khonen, Stéphane Valensi exorcise les mauvais esprits. Le message passe. On y croit. L’entre deux mondes devient le nôtre. Et nous bouleverse.

Le Dibbouk de Shalom-An-ski, adaptation Louise Moaty et Benjamin Lazar d’après la traduction du russe de Polina Petrouchina et la version yiddish de Marina Alexeeva-Antipov. Scénographie Adeline Caron, costumes Alain Blanchot & Julia Brochier, mise en scène de Benjamin Lazar, composition musicale Aurélien Dumont, chorégraphie Gudrun Skamletz, conseils sur la cantillation de l’hébreu et la langue yiddish, Sofia Falkovitch & Akvile Grigoraviciut. Avec Paul-Alexandre Dubois, Simon Gauchet, Eric Houzelot, Malo de la Tullaye, Benjamin Lazar, Anne-Guersande Ledoux, Louise Moaty, Thibault Mullot, Léna Rondé, Alexandra Rübner, Stéphane Valensi, Nicolas Vial et les instrumentistes Martin Bauer (viole de gambe) Patrick Wibart (serpent etc…) Nahom Kuya (cymbalum et percussions)

Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis, jusqu’au 17 octobre 2015. Du lundi au samedi à 20h30, dimanche à 15h30, relâche le mardi.

01 48 13 70 00 – www.theatregerardphilipe.com – reservation theatregerardphilipe.com

photos Pascal Gely

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