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Critiques / Théâtre

LAPIDÉE de Jean Chollet-Naguel

par Caroline Alexander

Dans l’enfer des barbaries, une Antigone de notre temps

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Un mur de pierres bistre, une mini-lucarne, une planche à ras de sol en guise de banc, des détritus hétéroclites au sol : cette cave insolite est une prison, cette prison est enfouie dans la terre d’un pays lointain, le Yémen. Sa prisonnière est une femme de l’univers occidental, une femme d’aujourd’hui, une femme instruite, une femme ordinaire, une femme amoureuse, une mère de famille qui n’a commis qu’un seul crime : être elle-même.

La hollandaise Aneke a fait des études de médecine à Maastricht, elle y a rencontré Abdul, jeune musulman non pratiquant, épris de libre pensée comme elle. Ils ont voulu unir leurs différences dans leur amour, se sont mariés, ont mis au monde deux filles. Abdul a voulu exercer son métier dans son village natal, Aneke, curieuse de tout, s’est réjouie de le suivre, elle a appris l’arabe, a lu le Coran… Les gamines ont grandi, Aneke aimerai reprendre son métier. C’est mal vu dans la communauté où tout se sait, tout se colporte. Aucun garçon n’est né de leur union. Abdul, revenu au pays, a retrouvé ses rites et remisé au placard les idées, les modes et les règles de vie qu’il pratiquait en Europe. Il veut prendre une deuxième femme. Pour se débarrasser d’Aneke, l’étrangère, il lui invente un adultère. La sanction est sans appel. Aneke sera lapidée. Un châtiment banal pratiqué en 2016 dans plus de quinze pays.

Une fiction qui raconte une réalité

La pièce interpelle, elle dérange, elle nous vient de Suisse imaginée et écrite par un pasteur protestant féru de théâtre, producteur et réalisateur de radio et chef de troupe : Jean Chollet-Naguel (sans parenté avec notre chroniqueur théâtral homonyme) a imaginé cette histoire, c’est une fiction qui raconte et dénonce une réalité de notre temps. Son écriture est serrée, claire, nette, ses dialogues ont la brièveté des secrets et le poids des silences.
Ses personnages ont la complexité du naturel. A la violence écorchée d’Abdul, prisonnier de deux cultures qui s’opposent, répond la compassion de Nouria, sa sœur, voilée, soumise en totale solitude avec elle-même et le monde dont elle ne connaît presque rien. Elle veut aider, soulager Aneke, cette Antigone de notre temps, qui a décidé de garder la tête haute, de rester fidèle à ses convictions, aux droits de l’homme et de la femme. Et à l’homme qu’elle aimera jusqu’au bout de son destin.

Trois magnifiques comédiens font respirer la pièce sur la piste étroite de la geôle : Karim Bouziouane français d’Algérie insuffle à la brutalité d’Abdul, des hésitations, des éclairs d’humanité interdits par la caste du village, Nathalie Pfeiffer, suissesse a su se vieillir, s’enlaidir même et prendre l’accent des territoires d’Orient pour une Nouria à la bonté dérobée tandis que Pauline Kraus également originaire de Suisse, superbe de vérité, s’investit vibrante mais sans pathos dans le rôle de la sacrifiée.

Lapidée fut créé en juillet 2015 au festival off d’Avignon après un bref passage à Paris en janvier de la même année, volontairement interrompue après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher.

La Comédie Bastille reprend ce flambeau qui avertit et qui éclaire. La voix off de Roland Giraud énumérant en conclusion tous les états où la lapidation, voire la décapitation des femmes est admise et pratiquée, nous traverse comme un laser .

LAPIDÉE texte, mise en scène et lumières de Jean Chollet-Naguel, avec Nathalie Pfeiffer, Pauline Klaus, Karim Bouziouane, Roland Giraud (en voix off).

Comédie Bastille, du mercredi au samedi à 19h30, le dimanche à 15h.

Photos Ludovic Lisee

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