7 Minuti de Giorgio Battistelli à l’Opéra de Lyon jusqu’au 29 mars

L’opéra s’installe à l’usine

Avec 7 minuti, Giorgio Battistelli imagine un huis-clos où se télescopent la personnalité collective d’un atelier et les individus qui la composent.

L'opéra s'installe à l'usine

L’OPÉRA 7 MINUTI S’INSPIRE d’un fait réel qui a eu lieu en France, dans l’usine de lingerie féminine Lejaby. L’auteur Stefano Massini en a tiré une pièce de théâtre en italien, en 2014, sous le titre 7 Minuti, Consiglio di Fabbrica. En 2016, c’est Michele Placido qui en a fait un film (sorti en France en 2018) et, finalement Giorgo Battistelli (né en 1953), reprenant la pièce de Stefano Massini, a écrit le livret et composé la musique de l’opéra, créé à Nancy en février 2019. L’Opéra de Lyon vient de lui donner un deuxième souffle.

7 Minuti se réfère aux discussions entre les membres du comité d’entreprise (Picard & Roche dans l’opéra) au sujet d’une proposition que la direction vient de faire à Blanche, doyenne et présidente du comité : l’usine traverse un très mauvais moment, le risque de licenciement est grand, mais la direction (« les cravates » dans la bouche des ouvrières) propose le maintien de la totalité des salariées et les éventuels acquis des travailleuses, en échange de sept minutes de production supplémentaires prises sur les quinze minutes de repos accordées par le passé. Dix filles sont d’accord, Blanche leur propose de la refuser. Les votes se succèdent, Blanche convainc deux ou trois filles et, finalement, Mahtab, une jeune Iranienne discrète jusque-là, retourne la situation, accusant Blanche de s’être mise peut-être d’accord avec la direction pour leur faire refuser la proposition, enlevant ainsi aux cravates la responsabilité des licenciements futurs.

Le livret contient un bon résumé des arguments avancés et des situations vécues par ceux qui ont eu ce genre d’expérience dans la vie réelle. On sent que Stefano Massini en fait partie. Des décisions absurdes peuvent résulter d’un vote à la majorité, la force est au dernier qui parle. Il s’agit aussi de l’importance de bien formuler un problème avant de commencer à le résoudre, de l’éternelle question des « droits acquis », ou encore des dangers et des limites de la représentation démocratique.

Prima la passione

La partition de Giorgio Battistelli, plus ou moins atonale, expressive, accompagne de près les dires des ouvrières, la passion primant toujours sur le raisonnement. Un bémol à l’excellente musique de Giorgio Battistelli : la présence systématique de notes en aigu forte dans la plupart des répliques des filles. Ce qui les oblige à des efforts peu nécessaires et perturbe notablement la compréhension du texte.

Miguel Pérez Iñesta, fin, subtil et précis, obéissant au compositeur, maintient la tension, la violence angoissée omniprésente dans l’atelier pendant les deux heures de spectacle. Sous sa direction, l’orchestre épouse si bien les dialogues des onze filles que la musique, certes violente par moments, forme un tout cohérent, et même nécessaire, avec la continuité de la situation. C’est là où l’on peut observer l’excellent travail de Pauline Bayle. La directrice de scène, non seulement esquisse très bien le caractère particulier de chacune des filles, mais surtout montre sa connaissance de la scène en s’intéressant aux personnages qui doivent rester obligatoirement muets la plupart du temps. Le réalisme de ce huit clos, de grande qualité, disparaît cependant lorsque les filles accompagnent les conclusions d’une discussion d’une sorte de geste rituel venant rompre la continuité dramatique.

Il faut applaudir avec force les onze artistes sur scène. Elles sont à la hauteur de leurs rôles, alors que par leurs différences d’âge, de formation, d’expérience, de tempérament sans doute aussi, on aurait pu craindre des désaccords ou, a minima, des lacunes sur les enchaînements dramatiques. Chacune d’elles, par son comportement, par ses dires surtout, montre son caractère, la vision de sa propre vie, de son intégration à l’entreprise. Il est très difficile de porter un jugement même sommaire sur le travail vocal et dramatique individuel. Chacune a l’occasion de développer sa personnalité et, ce faisant, contribue à faire jaillir la personnalité collective de l’atelier. Les dialogues, vifs toujours, violents de temps en temps, s’enchaînent à la perfection. On peut sentir certainement des différences sur les qualités vocales de chacune, non exemptes de quelques défauts. Défauts que nous attribuons en grande partie à l’exigence du compositeur déjà citée, mais qui peuvent aussi traduire la perte de moyens due à la situation de faiblesse du personnage à tel ou tel moment de l’histoire. Quant au Chœur de l’Opéra de Lyon, préparé par Guillaume Rault, il porte le témoignage du reste des ouvrières de l’usine, n’ayant pas participé aux votes.

Illustration : photo Jean Louis Fernandez

Giorgio Battistelli : 7 minuti, livret du compositeur d’après la pièce homonyme de Stefano Massini. Avec Natascha Petrinsky, Nicola Beller Carbone, Jenny Daviet, Shadèk Bar, Sophia Burgos, Giulia Scopelliti, Anne-Marie Stanley, Eva Langueland Gjerde, Jenny Anne Flory, Elisabeth Boudreault, Lara Lagni. Mise en scène : Pauline Bayle ; décors : Lisetta Bucellato ; costumes : Pétronille Salomé ; lumières : Matilde Chamou ; vidéos : Pierre Martin Oriol. Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Lyon, dir. Miguel Pérez Iñesta. Opéra national de Lyon, 21 mars 2025. Représentations suivantes : les 26 et 29 mars.

A propos de l'auteur
Jaime Estapà i Argemí
Jaime Estapà i Argemí

Je suis venu en France en 1966 diplômé de l’Ecole d’Ingénieurs Industriels de Barcelone pour travailler à la recherche opérationnelle au CERA (Centre d’études et recherches en automatismes) à Villacoublay puis chez Thomson Automatismes à Chatou....

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