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L’intranquillité selon Michèle Reverdy

par Christian Wasselin

Un livre chaleureux mais sans complaisance vient brosser le portrait de Michèle Reverdy, compositeur qui trace son sillon.

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Rares sont les livres sur les compositeurs d’aujourd’hui. Le statut particulier de la musique qu’on appelle contemporaine (laquelle touche, qu’on le veuille ou non, un petit nombre d’individus, là où les musiques industrielles ou pseudo-musiques renversent des foules), le manque de recul face à des personnalités vivantes qui œuvrent la plupart du temps à rebours des routines et des préjugés de leur époque, expliquent notamment ce phénomène.

Ces difficultés n’ont cependant pas découragé Emmanuel Reibel et Yves Balmer de tenter l’expérience avec Michèle Reverdy, qui compose de la musique depuis 1975 (année de Kaléidoscope pour flûte et clavecin et d’Espaces pour orchestre) et se définit elle-même comme une personnalité intranquille, épithète qui a inspiré le titre du livre dont il est question. « Intranquille » ? Un mot emprunté à Fernando Pessoa, l’auteur de L’Intranquillité, qui a toujours séduit Michèle Reverdy, au même titre que d’autres auteurs tels que Lewis Carroll ou Kafka. N’oublions pas en effet que Michèle Reverdy est l’auteur d’un opéra inspiré du Château, qui aspire toujours après sa création : « Comme K., j’attends toujours devant la porte du château ».

Le livre de Reibel et Balmer retrace pour commencer, très classiquement, la biographie de la musicienne, où le romanesque tient une part et qui nous fait voyager d’Alexandrie (sa ville natale) à Malte, au Piémont, et bien sûr à Paris, avec un détour à la Casa Velasquez (dont Michèle Reverdy fut pensionnaire). Mais les auteurs s’attachent surtout à la musicienne, à celle qui s’interroge depuis toujours sur le sens de la musique (« la musique exprime-t-elle quelque chose »), à celle aussi qui dit : « Je suis compositeur », ce qui n’empêche pas qu’on parle aujourd’hui d’elle comme d’une compositrice, quand bien même Michèle Reverdy s’acharne à fuir les poncifs de notre époque. (Mais comme on n’aime pas lire, sous la plume de nos auteurs, des mots comme « positionner » ou « aisance compositionnelle » !)

La rigueur et l’expression

Suivre la trajectoire de Michèle Reverdy, c’est accompagner une jeune artiste des années 60 et 70 qui traverse les débats esthétiques de cette époque, qui trouve en Messiaen un professeur sans dogmatisme, qui forge son langage à force d’exigence et d’imagination, et devient une figure de ce qu’on appelait naguère l’avant-garde. On suit volontiers Michèle Reverdy sur le chemin de l’expression soutenue à la fois par la liberté et par la rigueur ; on aime les titres évocateurs de ses œuvres (Quatorze poignées d’argile, d’après un vieux texte sumérien). On la suit moins cependant quand elle affirme procéder « comme un peintre » avec ses empâtements, ses couleurs, ses glacis. Mais le discours sur la correspondance entre les arts a déjà rempli des bibliothèques entières ! On reprend la route avec elle quand elle s’interroge, portée par la force qui pousse à composer mais intriguée par cette force même : « Suis-je réellement le compositeur ? ou suis-je un instrument au service d’une puissance occulte qui me possède ? ». Et on admire le don de soi qui l’habite quand elle évoque avec humilité l’artisanat que représente la composition musicale, nourrie de labeur et de patience : six jours de travail pour noter une minute et quarante-cinq secondes de musique !

Au fait, de quelle musique s’agit-il ? Il est toujours difficile de parler de musique sans tomber dans le vocabulaire technique ou l’évocation vague et niaise, mais on dira ici, pour fixer les idées, que celle de Michèle Reverdy est plutôt atonale que sérielle, qu’elle se souvient à la fois de Berg et de Debussy, qu’elle est faite d’une rigueur sans sécheresse, qu’elle est riche de détails qui éclairent l’architecture.

Des ruines et des mythes

On ne s’étonnera pas que l’opéra compte beaucoup pour Michèle Reverdy. Outre Le Château, on ne saurait oublier également Le Précepteur (1990, commande de Hans Werner Henze pour la Biennale de Munich) ou Médée (créée à l’Opéra de Lyon en 2003 avec Françoise Masset), ou encore ces mélodrames, saynètes ou mimodrames comme Les Ruines circulaires ou Le Roi des bois. On n’oubliera pas non plus que Michèle Reverdy est aussi musicologue, journaliste et productrice de radio (sa belle voix manque cruellement aux auditeurs, mais il est légitime qu’un compositeur se préoccupe d’abord de composition) et qu’elle enseigna l’analyse et l’orchestration de 1983 à 2008 au Conservatoire de Paris.

Cette activité soutenue aboutit à un catalogue assez fourni, qui embrasse presque tous les genres et qui est donné en annexe à cet ouvrage, lequel est enrichi par ailleurs de deux cahiers photographiques. Histoire de montrer qu’on peut être compositeur sans s’isoler dans un monde clos, mais qu’un créateur malgré tout, s’il veut se donner tout entier à son œuvre, doit accepter de vivre l’ascèse et solitude, en particulier dans une époque comme la nôtre qui a atrocement dévoyé le sens des mots les plus beaux (musique, artiste…).

Michèle Reverdy avoue avoir l’impression, « souvent, de passer (sa) vie à attendre – quelqu’un ? quelque chose ? ». Mais justement : en attendant, on n’a qu’un vœu à exprimer : qu’elle continue de composer.

Michèle Reverdy, compositrice intranquille, par Emmanuel Reibel et Yves Balmer, Vrin, 198 p., 28 €.

Voir le site de Michèle Reverdy.

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