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Critiques / Opéra & Classique

L’Opéra de Quat ‘sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill

par Caroline Alexander

L’impact renouvelé d’une production de légende

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Fermé pour cause de travaux depuis le début de la saison, le Théâtre de la Ville est devenu nomade : entre le Châtelet, le Théâtre des Abbesses, l’Espace Cardin et quelques autres lieux d’accueil, il vient de poser ses tréteaux sur la scène du Théâtre des Champs Elysées, lieu sans doute prédestiné à accueillir un chef d’œuvre où se fondent et se confondent théâtre, musique et engagement politique. « Qu’est ce qui est le plus grave » demande Macheath, le malfrat, le surineur, « voler une banque, ou construire une banque ? ».

L’ébouriffante production du Berliner Ensemble signée Robert Wilson avait déjà été programmée par le Théâtre de la Ville il y a sept ans. « Une mise en scène qui fera date  », constatait Corinne Denailles dans son compte-rendu (voir WT du 18 septembre 2009). Elle a en tout cas gardé son formidable impact, sa beauté plastique et ses interprètes hors pair.

L’image de marque Wilson, sa griffe haute couture, sa maîtrise des lumières, les poses stéréotypées qu’il inflige aux interprètes - mains figées, doigts écartés - leur démarche de pantins, sont toujours au rendez-vous. Tout comme le glacis des tableaux et l’omniprésence des contre-jours et des ombres chinoises. Le procédé, devenu système au fil des ans, est parfois utilisé à contre sens, comme ce fut le cas notamment avec une Madame Butterfly réfrigérée, dépossédée d’émotion (voir WT du 24 janvier 2011).

Renversement de situation. Ici, au rythme de cet Opéra de Quat ’sous cravaché par les cadences de Kurt Weill, la méthode Wilson se met entièrement au service de la musique. Mieux encore elle épouse pour ainsi dire ses gammes musicales en une chorégraphie dramatique où chaque geste correspond à une résonnance sonore.

L’abstraction bien évidemment domine comme toujours avec Wilson, et, en l’absence de véritables décors – des tubulures lumineuses tracent des espaces anonymes, l’avant-scène sur rideaux noirs accueille les interprètes dans leurs arias et rengaines – les mendiants du cynique Peachum ne font plus étalage des faux handicaps supposés attendrir le bourgeois – et l’antre du bandit Macheath a jeté son folklore dans les poubelles des traditions. Maquillages et costumes sont en revanche esquissés en symboles immédiatement lisibles. Visages crayeux, bouches noires, coiffures structurées…

Le Londres des bas-fonds imaginé par le duo Brecht-Weill en référence à l’Opéra des Gueux de John Gay (1728), devient ici un haut lieu de corruption universelle. Les mendiants manipulés par Peachum, les bandits actionnés par Macheath sont de partout et de tous temps. Tiger-Brown, le flic corrompu, reste le prototype du faux cul roublard. Les amours contrariées de Polly, de Jenny conservent l’intemporalité de toutes les histoires d’amour.

La direction d’acteur de Wilson joue en intimité avec les pensionnaires de ce théâtre mythique que Brecht créa au lendemain de la deuxième guerre mondiale, dans le secteur Est de Berlin. La distribution a été renouvelée, et elle en renouvelle l’éblouissement. Des acteurs-chanteurs métamorphosés en marionnettes articulées où chacun et chacune fait preuve de métier et rayonne de présence. Jusqu’aux plus petits rôles et ils sont nombreux.

Macheath/Mackie Messer par Christopher Nell a troqué l’habituelle carrure d’athlète du chef des malfrats contre une silhouette à la Charlie Chaplin, démarche chaloupée et canne dansante, couronnée d’un visage sculptural et des frisettes dorées. Il est prodigieux d’aisance, de sarcasme, de fausse fragilité. Peachum/Jürgen Holtz a l’allure d’un vieux commerçant retors, bonnet noir sur cheveux blancs, masque laiteux fripé, voix éraillée. Polly/Johanna Griebel a la gouaille, les aigus filés d’une Lotte Lenya, créatrice du rôle, réincarnée. Jenny/Angela Winkler bouleverse dans sa Chanson de Salomon, Traute Hoess campe une Celia Peachum bougonne au timbre de contralto, Axel Werner fait de Tiger Brown un méchant, un vilain long et malingre, échappé d’une bande dessinée, crayonnée en noir et blanc.

Bandonéons, banjos, guitares, glockenspiel, saxos, clarinettes, flûtes et cordes sont domestiqués par huit instrumentistes experts qui font résonner Kurt Weill dans toutes ses splendeurs contrastées, ses marches folles et ses rengaines (schlager) valseuses.

Ultime clin d’œil wilsonien : un rideau rouge vient encadrer le final, des drapés en velours pourpre descendent des cintres pour rappeler que tout cela, de fait, est du théâtre, rien que du théâtre !

L’Opéra de Quat ’sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill. Par le Berliner Ensemble. Mise en scène, décors et lumières de Robert Wilson, costumes Jacques Reynaud, direction musicale Hans-Jörn Brandebourg et Stefan Rager. Avec vingt comédiens dont Jürgen Holtz, Traute Hoess, Johanna Griebel, Christopher Nell, Axel Werner, Angelica Winkler….

Théâtre de la Ville au Théâtre des Champs Elysées, du mardi 25 au lundi 31 octobre, à 20h, dimanche à 17h.

01 42 74 22 77
www.theatredelaville-paris.com

Photos Berliner Ensemble

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