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Critiques / Théâtre

L’Homme de paille de Feydeau

par Gilles Costaz

Quiproquo sexuel

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Jeune, Feydeau avait déjà le goût des situations inextricables où les personnages sont pris dans un piège infernal sans porte de sortie apparente. Il a, en effet, 23 ans quand il écrit cet Homme de paille que Benjamin Moreau met en scène avec une même passion de l’impossible, de l’invraisemblable à faire tenir debout alors que rien ne paraît crédible et équilibré. Pour faire une carrière politique, une femme, la citoyenne Marie – invisible dans la pièce - , cherche un mari, un homme de paille, pour se présenter à l’élection du président du parti radical-libéral-social. Car, seule, à la fin du XIXe siècle, une femme ne fait pas le poids ; il lui faut un chaperon, un leurre de sexe mâle (cette résonance politique n’est pas l’aspect le moins intéressant de la comédie). Deux postulants, Farlane et Salmèque, arrivent à son domicile dont elle est absente et qu’occupe, dans l’heure, un coiffeur pressé de se faire payer sa note. Comme les deux hommes ne sont pas entrés au même moment, ils se rencontrent dans le salon et prennent l’inconnu qui se trouve en face d’eux pour... la citoyenne Marie. Chacun parle à l’autre comme à une femme, en marquant bien qu’il est un homme – et un homme prêt à lutiner et même à épouser le personnage qui discute avec lui. Le quiproquo est d’ordre sexuel !
Seuls, Shakespeare et Marivaux, sur des modes plus nobles et élégants, sont allés aussi loin dans l’ambiguïté sexuelle. Dans ce registre plus proche du corps de garde, l’énormité de la situation est encore plus difficile à faire admettre. N’importe quel metteur en scène aurait féminisé le plus possible les deux mâles pour qu’ils puissent être pris pour des jeunes filles. Au contraire,Moreau laisse ses deux acteurs dans leur plus évidente masculinité et fait fonctionner la pièce sur la folie, l’hallucination, la passion aveugle, avec la mise en jeu d’une homosexualité inconsciente et provocante. Il n’a pas peur du graveleux ou du gaillard : les attitudes vont loin dans l’équivoque et le casque du pompier de service comporte des enjolivures plutôt priapiques. Mais tout reste léger car Benjamin Moreau exploite nerveusement et subtilement le chemin de l’involontaire et de l’accidentel. C’est énorme mais enlevé dans un pas de danse, plus qu’au pas de charge. Frédéric Le Sacripan est, d’ailleurs, un acteur aérien qui joue music-hall avec une belle fantaisie. Il a un sens très particulier et très drôle de la chanson qu’il interprète comme un moment superflu de la pièce mais qui n’en reste pas moins indispensable à l’intégrité du genre vaudevillesque. Bruno Blairet, plus massif, plus terrien, plus en muscles, est le contrepoint parfait de son partenaire. Il compose un jouisseur d’autant plus souriant que son appétit de jouissance est d’une folle férocité. Ce duo sait livrer un match de champions du ring bourgeois. Moreau a encadré la pièce entre Eddy Mitchell – le swing d’aujourd’hui – et Dranem – qui fut le maître du comique troupier au temps du caf’conç. Tout est entre deux chaises, deux époques, deux sexualités, et cette multiplication des troubles est d’une intelligence sans cesse joyeuse.

L’Homme de paille de Feydeau, mise en scène et scénographie de Benjamin Moreau, musique de Dranem et d’Eddy Mitchell, avec Bruno Blairet et Frédéric Le Sacripan.

Lucernaire, 18 h 30, tél. : 01 45 44 57 34, jusqu’au 13 juin. (Durée : 55 minutes).

Photo Florence Fouin Jonasse.

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