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Critiques / Théâtre

L’Avare de Molière

par Gilles Costaz

L’hiver chez Harpagon

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Il neige, il neige sans cesse. La grande porte aux deux battants s’ouvre et se ferme, sans cesse, tout au long de la pièce. Derrière, une myriade de flocons de neige, toujours. Que nous conte cette neige en avalanche dans la mise en scène de L’Avare par Daniel Benoin ? Que nous sommes en hiver et que tout le monde grelotte dans la maison d’Harpagon, sauf Harpagon lui-même et aussi les amants qui s’étreignent dans les encoignures (eux ont le corps en feu). Harpagon échappe au froid, en effet. Il s’est fait construire un réduit vitré où il est le seul à avoir une cheminée au feu roulant. Tant pis pour les autres. Une partie du personnel et des passants a une dégaine de gueux. Enveloppés dans de méchants tissus, les domestiques ont toute la misère du monde sur le dos. Deux d’entre eux (Clément Althaus, Julien Nacache), entortillés dans une toile de bure, semblent s’être réfugiés là en sortant d’un tableau de Jérôme Bosch.
Cette mise en scène, l’une des plus fortes de Daniel Benoin, constitue une nouvelle version d’un spectacle qui a été présenté il y a longtemps. C’était à la Comédie de Saint-Etienne, en 2002, le rôle-titre étant alors joué par Jean-Michel Dupuis. A présent, dans la facture donnée à Anthéa où l’on retrouve, légèrement repensé, le beau décor élégant et ruiné de Jean-Pierre Laporte, les couleurs changent dans une certaine proportion. C’est toujours l’hiver cinglant, mais les acteurs ne sont pas les mêmes, quelques clins d’œil (des allusions à d’autres pièces de Molière) semblent neufs. Toutes ces variations modifient mais ne changent pas un grand mouvement où l’« avaricieux » applique sa règle d’airain à l’entourage, sans un instant de remords, et finit dans la plus sinistre des solitudes. Il terminera sa journée de fureur presque enterré, tout au moins couvert de terre, comme sa cassette. Dans la scène finale, dont on sait qu’elle est invraisemblable et un peu bâclée (Molière, pressé, conclut à l’ancienne, avec des histoires d’enlèvements et de retrouvailles aux contorsions à dormir debout), Benoin suspend la noirceur comique pour un étonnant moment de parodie du théâtre baroque. Dans cette transcription savamment audacieuse de L’Avare, la part des costumes où s’opposent secrètement les esprits de luxe, de pauvreté et de pingrerie, dessinés par Nathalie Bérard-Benoin et la discrète vidéo de Paulo Correia – qui fait trembler les murs – sont également à souligner.
Michel Boujenah est l’Harpagon de cette nouvelle mise en lumière. On ne l’imaginait pas dans ce rôle. Pourtant, il y est remarquable et impressionnant. Son Avare est fondamentalement méchant. Pas de douceur cachée ici, comme d’autres acteurs l’ont fait dans des explorations différentes. Les cheveux raides sous une toque noire, les habits couleur de nuit et coupés au plus chiche, cet homme est intraitable. Il fait rire avec ses ridicules et son petit pas dansé, mais il est sans amour, ne vit que pour lui-même. Boujenah l’exprime avec une formidable sobriété, tout en dessinant, dans les dernières scènes, la tristesse d’être seul et impuissant contre une vieillesse arrivant sans crier gare. Il est donc magnifique, le reste de la distribution étant composé de très bons artistes : Nathalie Cerda est une Frosine d’une merveilleuse vivacité, à l’acidité ravageuse. Frédéric de Goldfiem donne à l’intendant Valère une élégance tout à fait rare. Mélissa Prat est une Elise d’une belle nature joueuse. Noémie Bianco renouvelle l’interprétation de Marianne en en faisant une jeune fille gâtée, snobe et narcissique ! Jonathan Gensburger façonne un Cléante tout en fantaisie. Paul Chariéras interprète dans une juste et double pugnacité maître Jacques et maître Simon, Quant à Eric Prat dont on connaît la naturelle drôlerie, il est lui aussi chargé de deux rôles, avec une particulière grandeur bouffonne dans deuxième prestation en mixte de gentilhomme et d’empereur romain…
Il neige sur la maison d’Harpagon. L’avare a le cœur froid. Le spectacle est brûlant.

L’Avare de Molière, mise en scène de Daniel Benoin, décor de Jean-Pierre Laporte, costumes de Nathalie Bérard-Benoin, lumières de Daniel Benoin, vidéo de Paulo Correia, avec Michel Boujenah, Jonathan Gensburger, Mélissa Prat, Frédéric de Goldfiem, Noémie Bianco, Nathalie Cerda, Eric Prat, Paul Chariéras, Célment Althaus, Julien Nacache.

Anthea théâtre d’Antibes, tél. : 04 83 76 13 00, jusqu’au 12 mai. (Durée : 2 h 15, avec entracte).

Photo Philip Ducap.

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