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Critiques / Opéra & Classique

L’Affaire Makropoulos de Leos Janacek

par Caroline Alexander

Janacek dans la mémoire du cinéma

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Entrée réussie au répertoire de l’Opéra National de Paris pour L’Affaire Makropoulos de Leos Janacek ! Après Katia Kabanova en 2004 (voir webthea du 4 novembre 2004), c’est la deuxième fois que Gérard Mortier inscrit un chef d’œuvre du grand compositeur tchèque dans la maison qu’il dirige avec la foi du charbonnier. Et, fidèle à la fois à ses convictions de novateur et à ses créateurs de prédilection, il en a confié la réalisation au jeune metteur en scène polonais Krysztof Warlikowski, dont on n’a pas oublié la bouleversante Iphigénie en Tauride, l’année dernière au Palais Garnier. Après avoir déménagé les dieux de l’Olympe dans la mémoire du temps, il loge la très étrange saga d’Emilia Marty dans celle des gloires et désenchantements du cinéma. Et cette percée dans les mythes hollywoodiens lui va comme un costume sur mesures. Car, telle Marylin Monroe, Gloria Swanson ou autre Bette Davis, Emilia, cantatrice adulée, appartient à l’espèce des monstres sacrés. Avec un supplément de mystère qui en fait l’unique héroïne lyrique à portée philosophique.

Jeunes et belles pour l’éternité

Elle a une voix à nulle autre pareille et la beauté du diable. Au tournant des années vingt du vingtième siècle, dans le temps où Janacek, vieil enfant amoureux de 71 étés la mit en musique, elle fait irruption dans le cabinet d’un avocat qui tente de démêler l’écheveau d’un procès vieux d’un siècle autour d’une ténébreuse histoire de succession. Le verdict doit être rendu le soir même. Ce soir où Emilia doit chanter à l’opéra avec tous ses admirateurs à ses trousses. Mais elle est là, chez l’avocat, car elle a quelque chose à révéler, un secret qu’elle ne peut plus tenir caché et qui changera non seulement le verdict mais la fatalité d’un destin qui la poursuit depuis…. 337 ans... Initiales E.M. : comme Emilia Marty. Comme Eugenia Montez, comme Ekaterina Myshkina, comme, Elsa Muller, comme Ellian Mac Gregor, comme Elina Makropoulos, toutes ces femmes jeunes et belles pour l’éternité et qui n’en font qu’une.

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Angela Denoke (Emilia Marty)

De la malédiction de l’immortalité. Thème lancinant que Janacek puisa dans la comédie de son compatriote Karel Capek, thème qui ne cesse d’intriguer, qui lève les verrous de tous les possibles et mène au néant d’exister. La vie n’a de prix que si elle a une fin. Janacek allait achever la sienne trois ans plus tard. Viktor Ullmann, vingt ans plus tard, dans le sinistre camp de Terezin faisait le même constat dans son Kaiser Von Atlantis prémonitoire.

King Kong en personne

De cette Affaire hors du commun, Stéphane Braunschweig, il y a quelques années au festival d’Aix-en-Provence, présenta une vision épurée où tout se passait dans une immense bibliothèque aux métamorphoses minimalistes. Avec Warlikowski on est, dès les premières mesures, plongé dans le ventre du cinéma. Un écran géant déverse en images la vie de Marylin, bouts d’actualités, extraits de film, dont la scène fameuse de Sept ans de réflexion où sa jupe se soulève en dansant sur une bouche de métro. Pose mutine et sensuelle qui restera l’image de marque d’Angela Denoke/Emilia durant toute la représentation. Billy Wilder encore avec des morceaux de Sunset boulevard et d’autres silhouettes d’étoiles. Warlikowski aurait pu choisir Callas, plus proche d’Emilia, mais la métaphore eût été trop simple sans doute. Une salle de projection qui se fait bureau, des urinoirs pour hommes, des toilettes pour femmes qui s’étirent comme un orgasme, une salle de bains, un surtitrage qui fait partie intégrante de l’action, une villa suspendue et King Kong en personne qui vient couronner cette plongée dans la mémoire du 7ème art… Les décors défilent, s’emboîtent avec une prédilection pour le trash qui n’est pas ce que l’on retiendra de mieux. Le désir, la sexualité au ras des pulsions, Warlikowski nous les expédie façon uppercut, sans jamais cependant renoncer à une élégance distante. Mais il n’est pas sûr que ce point de vue soit dominant chez Janacek, même s’il a gardé jusqu’à la fin de ses jours les rêves d’un étalon.

L’incandescente Emilia d’Angea Denoke

Le visuel domine jusqu’à brouiller l’écoute. Au point parfois où l’on se demande si ce qu’on entend n’est pas tout simplement de la musique de films. Mais Janacek n’est pas Korngold qui trouva à Hollywood de quoi nourrir son exil, il est infiniment plus complexe, plus terrien, plus dérangeant car il ne se rattache à rien si ce n’est à lui-même et à sa Moravie natale.

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Charles Workman (Albert Gregor) Paul Gay (Maître Kolenaty) David Kuebler (Vitek) Angela Denoke (Emilia Marty)

Warlikowski, comme Chéreau, comme Haneke, se révèle directeur d’acteurs d’une rare justesse et transforme chaque chanteur en comédien, de Charles Workman, sombre et ramassé à Vincent Le Texier électrisé par son personnage, Paul Gay, Karine Deshayes, Ryland Davis qui entourent comme des bourdons autour d’un pot de miel l’incandescente Emilia d’Angela Denoke. Après sa bouleversante Katia Kabanova de 2005 à Garnier, la voilà embarquées à Bastille, sur les ailes du désir, mi-vamp, mi-prophétesse, à la recherche de l’ultime vérité de son existence, la voix qui enjôle et qui blesse, lumineuse jusqu’aux soupirs. Une performance que le jeune chef morave Tomas Hanus, qui connaît son Janacek sur le bout des notes, soutient avec une précision sans failles, parant Janacek davantage de fermeté et de vigueur que de mystère. Ce qui correspond parfaitement au parti-pris de la production.

Pour mieux connaître, mieux aimer Janacek, écoutez-le et aussi lisez ce qu’en dit son plus fin connaisseur Guy Erismann. Marcel Marnat vous parle de la réédition de son ouvrage d’absolue référence sous notre rubrique livres.

L’Affaire Makropoulos de Leos Janacek, orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris, direction Tomas Hanus, mise en scène Krysztof Warlikowski, décors et costumes Malgorzata Szczesniak, lumières Felice Ross. Avec Angela Denoke, Charles Workman, Vincent Le Texier, Paul Gay, David Kuebler, Karine Deshayes, Ales Briscein, Ryland Davies. Opéra Bastille les 27, 30 avril, 4, 8, 11, 14, 16, 18 mai à 20h – 08 92 89 90 90.

Photos : Eric Mahoudeau / Opéra national de Paris

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