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Critiques / Théâtre

Krum et Une Laborieuse Entreprise

par Caroline Alexander

Hanokh Levin sur deux fronts

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Hasard des calendriers : deux pièces de l’écrivain israélien Hanokh Levin sont jouées simultanément sur deux scènes parisiennes, l’une dans la petite salle des Artistic Athévains du 11ème arrondissement, l’autre dans la grande, toute belle de l’Odéon rénové. Du minimalisme de Une laborieuse entreprise à la superproduction de Krum révélé au festival d’Avignon 2005, deux approches, deux regards se croisent dont le plus perspicace n’est pas forcément celui que l’on attend.

Au jeu des comparaisons, et pour rester au plus près du langage de la bible dont est issu l’auteur, c’est un peu le combat de David contre Goliath. Le géant étant ici la vedette étoilée dotée de moyens cossus et le berger, armé de la seule fronde de ses minces subventions, la petite compagnie théâtrale qui fait beaucoup avec peu.

La force de l’auto-dérision, suc de l’humour juif

Le monde d’Hanokh Levin, né en Israël dans une famille pratiquante d’origine polonaise à l’ascendance rabbinique hassidique, est nourri des dialectiques du Talmud, de l’exploration du tout et de son contraire. Disparu à l’âge de 56 ans, il laisse une œuvre aussi abondante qu’éclectique faite de prose, de poésie, de sketches, de chansons et d’un nombre considérable de pièces de théâtre. Observateur satirique de la vie de son pays, de son village, de son clan, il irrigue tout ce qu’il écrit de cette force d’autodérision qui est le suc de l’humour juif. D’une ville, d’un quartier il fait le tour du monde des diasporas, ici, ailleurs, n’importe où, là où se referme la bulle d’un monde clos, replié sur ses petitesses et ses désenchantements. Le couple en est le prototype, lié davantage pour le pire que pour le meilleur, mais trouvant, en tendresse et compassion, des douceurs qui consolent.

Le couple et les couples sont au centre des deux pièces.

Krum

Un petit monde d’éclopés de la vie

Dans Krum, les couples pluriels se conjuguent sur des temps variés. Planant par-dessus ceux, désunis par des mariages ratés, il y a celui, incontournable, irrésistible et grotesque de la mère et du fils, la mère juive de tous les contes, de toutes les facéties. Dont le fils est attendu comme le Messie évidemment mais qui revient au bercail, la tête et les mains vides. Autour de Krum, surnommé « l’ectoplasme », grouille un petit monde d’éclopés de la vie aux noms également lestés de sobriquets, Trouda la bougeotte, Doupa, la godiche, Tougati l’affligé, Takhti, le joyau… Il y aura deux mariages, deux enterrements puis chacun se retrouvera comme avant, tout seul dans l’irrépressible besoin de l’autre. Dans les velours pourpres de l’Odéon, Krum est joué en polonais par une bande comédiens ébouriffants que dirige Krzysztof Warlikowski, l’un des metteurs en scènes les plus en vue et en vogue d’aujourd’hui. Y compris à l’Opéra de Paris où il signa en deux saisons une Iphigénie en Tauride de Gluck et une Affaire Makropoulos de Janacek insolites et singulièrement dérangeants, et où il s’apprête à monter un nouveau Parsifal en mars 2008 -.

Une grande claque sarcastique

Radical, inventif, efficace, directeur d’acteurs hors pair, il affectionne les extrêmes, les éclairages glauques, le jusqu’auboutisme des caractères et des situations. Un écran fait défiler les – excellents – surtitres puis redevient ciné avec des séquences happées en direct sur les comédiens présents sur scène, et des bouts de films tournés en Israël, scènes de rue, personnages de banalité quotidienne-, un goût de là-bas qui s’inscrit presque en contrepoint avec le jeu des acteurs, violent, déjanté, d’une folle liberté. Il n’est pas sûr que ce soit l’esprit de Hanokh Levin qui mène la danse de ces pantins blessés. C’est probablement la Pologne d’aujourd’hui, ses contradictions, ses règlements de compte avec son passé qui explosent en bulles ravageuses. L’ensemble réglé au millimètre en musiques et en lumières, joué avec un réalisme qui semble sortir des gros plans de l’écran est à couper le souffle. C’est une grande claque sarcastique à laquelle il manque sans doute cette dose d’attendrissement mi-figue, mi-raisin qui fait le sel de l’esprit spécifique d’un certain judaïsme et de sa littérature.

"Qui a peu de Virginia Woolf" à Tel-Aviv

Une laborieuse entreprise

Paradoxalement c’est une petite compagnie de la région Poitou-Charentes – le Théâtre des Agités invité à Paris par l’Artistic Athévains – qui retrouve avec bonheur ces denrées et en pimente l’autre pièce d’Hanokh Levin Une laborieuse entreprise. Un homme, une femme, Yona et Leviva, s’aimant à coups de griffes et de dents, un couple dont la devise pourrait être « ni avec toi, ni sans toi ». C’est un peu « Qui a peur de Virginia Woolf » à Tel Aviv, l’affrontement permanent de deux êtres enfermés dans l’étau sacré de leur mariage. Scènes de ménage en continu, les répliques giclent entre haine et amour, répulsion/attraction « Je ne suis pas le problème, je suis le prétexte », lance lucidement l’épouse à son époux massacreur. Ils auraient dû se quitter il y a belle lurette, une nuit, c’était presque fait, mais voilà que débarque Gounkel, pauvre diable à la dérive qui sans le faire exprès ressoude le duo. « Seuls les médiocres se plaignent de leur bonté ! ». Alors le quotidien reprend, histoire d’ « achever ensemble cette laborieuse entreprise qu’est la vie », avec à l’horizon la vieillesse comme seul remède aux maladies conjugales. L’amour comme un jeu, une malédiction, un destin où, quand l’un meurt l’autre attend de mourir dans l’ombre de celui qui est parti.

Christine Joly, papillonnante poupée aux hanches rondes

Une laborieuse entreprise

Un large panneau gris troué de portes en fond de scène, une commode, des vêtements éparpillés sur le sol, une chaise, un lit avec sa couette et ses coussins. Entre chaque scène, les extrémités cour et jardin s’éclairent, les bruits de la rue font entendre la vie du dehors. Au-dedans se poursuit la pénombre du huis clos matrimonial. L’homme est balourd, vindicatif, la femme, en chemise de nuit informe et coiffure en pétard papillonne. Presque rien en quelque sorte, une mise en scène qui ne pousse pas du col de Jean-Pierre Berthomier et des comédiens qui y croient, Jean Pierre Mesnard en troisième homme, clodo tombé du ciel pour rabibocher les cœurs, Philippe Lebas en Yona raide et râleur, Christine Joly enfin, poupée aux hanches rondes, virevolte, passe du rire à la rogne, des baffes aux câlins, femme insaisissable jusqu’au bout de ses pieds nus…

Krum, en polonais surtitré, mise en scène Krzysztof Warlikowski – Odéon – Théâtre de l’Europe du 8 au 16 décembre à 20h – dim. A 15h. – 01 44 85 40 40

http://www.theatre-odeon.fr

Crédit photo : Pascal Victor

Une Laborieuse Entreprise traduction française de Laurence Sendrowicz – mise en scène et scénographie Jean-Pierre Berthomier. Avec Christine Joly, Philippe Lebas, Jean-Pierre Mesnard
Théâtre Artistic Athévains – du 27 novembre au 30 décembre, mardi, vendredi, samedi à 20h30, mercredi, jeudi à 19h, samedi 16h, dimanche 15h (relâche le 25 décembre). 01 43 56 38 32.

crédit photos Arthur PEQUIN

Autour d’Hanokh Levin, de son œuvre et de la vie littéraire en Israël, un débat est organisé samedi 15 décembre à l’Odéon dans le cadre de son Atelier de la Pensée.
Le thème en sera « Israël Demain », une rencontre animée par Laure Adler et Philippe Thureau-Dangin. Le réalisateur Amos Gitaï, le metteur en scène Krzysztof Warlikowski, Avram Burg, ancien président de la Knesset, des écrivains, des journalistes participeront au débat.
Samedi 15 à 15h – grande salle – entrée libre sur réservation : 01 44 85 40 44 –
present.compose theatre-odeon.fr

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