Accueil > Kinship de Carey Perloff

Critiques / Théâtre

Kinship de Carey Perloff

par Gilles Costaz

Adjani entre son mythe et la réalité d’un rôle

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

L’accouchement du nouveau spectacle avec Isabelle Adjani ne s’est pas passé sans mal, on le sait. Deux équipes de metteur en scène et de décorateur ont été contraints de se retirer. L’actrice Carmen Maura est partie elle aussi. C’est finalement la costumière Dominique Borg (qui a un petit passé de metteur en scène) qui a pris les choses en main. Ces étapes de désaccord et de recherche font qu’au bout du compte, une impression de flottement caractérise cette soirée où l’on semble avoir fait face à la tempête avec des solutions de dernier moment, toutes extrêmement simples. Par exemple, il n’y a plus de décor mais des projections d’images concrètes ou abstraites qui habillent comme elles peuvent l’immensité de la scène du théâtre de Paris. Lorsque l’action se passe dans une salle de rédaction, des mots en grosses lettres rouges (Amour, Crime, etc.) s’inscrivent en arrière-plan. Quand on est en bord de mer, l’on nous envoie un peu de ciel bleu. Et ainsi de suite. Il y aura bien un lit, une table de café et des bureaux qui se glisseront de temps en temps, mais tout repose avant tout sur des acteurs livrés à leur seul combat avec le texte et à leurs relations avec leurs partenaires. Une danseuse, enfin, Blandine Laignel, a été ajoutée en renfort, pour figurer une Phèdre mythique à laquelle la pièce fait régulièrement allusion.
L’auteure américaine Carley Perloff, qui voit son texte Kinship créé à Paris avant de l’être aux Etats-Unis (traduisez "kinship" par « familiarité », « intimité », si vous voulez traduire, le théâtre de Paris ayant préféré conserver la musique du mot anglais), propose en effet une histoire où l’héroïne de Racine vient et revient d’une démarche de fantôme. Comme Phèdre, le personnage principal tombe amoureux d’un homme bien plus jeune qu’elle. Elle est rédactrice en chef d’un journal, quelque part aux Etats-Unis. Lui a été engagé récemment et n’a pas beaucoup d’expérience. Mais, de l’ambition, il en a, à la fois pour proposer des sujets d’articles percutants (qu’ensuite, il écrit mal, sans se renseigner à différentes sources) et pour séduire sa supérieure. Celle-ci est mariée, a des enfants, pas de temps à consacrer à ce jeune homme, mais elle se laisse prendre dans sa douce toile d’araignée. Or la meilleure amie de la rédactrice en chef est la mère du jeune homme. Les deux femmes se voient régulièrement, échangent des confidences, sans savoir qu’elles parlent de la même personne, fils de l’une, amant de l’autre. La passion du théâtre, le souvenir de la Phèdre de Racine les réunissent. Et ce Rastignac américain aussi, surtout le jour où elles comprendront qu’elles ont un même homme en partage et qu’elles l’aiment avec des sentiments différents. La liaison, on le devine, n’aura qu’une durée limitée. D’autant que le jeune homme n’est pas d’une fidélité absolue.
Bien traduite par Séverine Magois, la pièce semble manquer d’intensité, mais c’est sans doute dû au fait qu’elle est jouée sur une plateau et dans un théâtre beaucoup trop vastes. Il eût fallu des dialogues beaucoup plus serrés ou une occupation de l’espace plus nerveuse pour que le feu prenne vraiment. Tout paraît, au contraire, égrené et éparpillé. Isabelle Adjani a des moments charmants et charmeurs, mais cela ne suffit pas : alors que tout son être joue depuis toujours l’image de l’enfance, comment peut-elle incarner une femme mûre qui s’éprend d’un homme bien plus jeune qu’elle ? Elle est Adjani, un mythe adolescent, mais n’est pas cette Phèdre américaine. Niels Schneider, dans le rôle de l’amant, se cantonne à jouer la convention du personnage. Vittoria Scognamiglio est, des quatre interprètes, le plus à l’aise, grâce à un parler d’un tranchant populaire savoureux. Mais la soirée flotte, sans trouver son cap.

Kinship de Carey Perloff, texte français de Séverine Magois, mise en scène de Dominique Borg, vidéo d’Olivier Roset, dispositif scénique de Barnabé Nuytten, lumières de Dominique Bruguière, costumes de Dominique Borg, musique d’Olivier Schultheis, dramaturgie de Franck Jucla Castillo, avec Isabelle Adjani, Niels Schneider, Vittoria Scognamiglio, Blandine Laignel.

Théâtre de Paris, tél. : 01 48 74 25 37. Texte à L’Avant-Scène Théâtre. (Durée : 1 h 50).

Photo DR.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.