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Critiques / Théâtre

J’ai tout de Thierry Illouz

par Gilles Costaz

Coup de poing

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Est-on dans une gare comme le dit le texte ? Oui et non. Dans un lieu faiblement éclairé, indéfini, fantomatique. Une grosse lampe ronde envoie un halo d’un jaune incertain. Un homme gris se détache dans cette ténèbre, parle, élève la voix, évoque des rails invisibles, s’assoit parfois sur un fauteuil placé sur un côté, manie quelquefois une lampe équipée d’un néon. Il crie : « J’ai tout ! » Il ment, il se ment, il ment à un interlocuteur invisible. Il n’a rien. Mais il vient d’apercevoir son ennemi, celui qui lui a fait perdre son travail. Oui, oui, il a tout, 40 000 euros en banque, et du boulot à l’horizon. Tu parles ! Ce personnage qui a sans doute appartenu au monde du commerce, à une petite échelle, est dans la plus grande détresse. Il lance à pleine gorge un désespoir transmué en parade victorieuse et en défi de lutteur aveugle face au k.o. que lui a infligé la société. Il ira jusqu’au bout de ses forces et de son manège. Thierry Illouz se situe quelquefois, au cours du texte, dans la lignée d’un Koltès : ce goût de l’image qui s’envole là où un auteur moins inspiré aurait écrit des mots concrets, ce sens du cri qui conte autre chose que ce qu’il proclame. L’auteur n’en a pas moins sa langue personnelle, en même temps qu’une réelle vision de la société et des rapports entre les hommes. Pour lui, la victime est plus grande et plus forte que le bourreau ; toute personne qui juge se met dans un état d’infériorité vis-à-vis de la personne jugée, elle devient même sa propriété. Voilà qui n’est pas une pensée banale et promet d’autres œuvres excitantes de la part d’un écrivain qui, exerçant la profession d’avocat, voit à longueur de journée des juges et des jugés.
Christophe Laparra a conçu le spectacle comme une errance nocturne dont chaque station est un combat secret, souterrain avec la peur et l’obscurité. Il joue lui-même cet homme à terre qui, bravache, tente d’échapper au sol, au gouffre, au tapis des k.o. en s’envolant à force de mots orgueilleux et de tournoiements de bête. Il est d’une extraordinaire nervosité, non pas technique, non pas spectaculaire, mais profonde, mais bouleversante. Quelle intensité dans la maîtrise tremblée du langage et l’engagement physique ! Ce solo, qui fait oublier tous les griefs qu’on peut avoir contre certains types de spectacle à un personnage, est un coup de poing de grande classe.

J’ai tout de Thierry Illouz, mise en scène de Christophe Laparra, direction d’acteur de Marie Ballet, lumière de Bruno Bescheron, création sonore de Jean-Christophe Camps, costume de Dulcie Best, objet scénographique de Céline Larvor, avec Christophe Laparra.

Théâtre de Belle Ville, 19 h 15, tél. : 01 48 06 72 34, jusqu’au 20 septembre. (Durée : 1 h 10).

Photo Ludovic Leleu.

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