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Critiques / Théâtre

J’ai de la chance de Laurence Masliah

par Gilles Costaz

Le puzzle d’une vie

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Une femme se souvient de sa grand-mère. Ce n’est pas n’importe quelle femme, c’est la comédienne Laurence Masliah – voilà qui nous ramène au théâtre. Ce n’est pas n’importe quelle grand-mère – voilà qui amène à l’Histoire : Germaine était une personnalité peu commune, qui a échappé à la persécution des Juifs pendant la guerre. Germaine est adolescente quand l’Allemagne et le régime de Vichy décident s’exterminer les Juifs. Elle a la chance d’être cachée à Moissac, dans cette maison où la généreuse Shatta parvient à protéger et à nourrir 150 enfants.

La pièce évoque ces années angoissées où la tristesse n’empêche pas les bouffées de joie, les petits bonheurs au jour le jour, puis l’après-guerre. Germaine a connu son mari dans cette maison. Elle l’épouse à la Libération. Parmi la descendance va venir Laurence, qui tente le métier d’actrice. Germaine s’intéresse avec passion à la vie de Laurence, adore André Dussollier et rêve que sa petite-fille joue avec lui. (Dussollier a d’ailleurs prêté sa voix au spectacle pour une intervention off). Elle donne des conseils, surtout grammaticaux et lexicaux ! Elle adore la langue française, elle, l’enfant d’émigrés, et c’est par cela – et non par les pages dramatiques de sa vie - que commence la pièce : des mises au point langagières à propos de fautes qui irritent son oreille d’amoureuse du français…

Germaine est en scène mais Laurence est aussi en scène, l’actrice jouant les deux rôles. Cette dualité fait rayonner un amour qui irrigue la pièce : l’aïeule a adoré sa petite-fille, qui vit toujours dans l’émotion de cette bonté. Patrick Haggiag fait jouer la pièce dans un décor où il n’y a que quelques tables et des papiers et des habits à repriser qui les encombrent. Il a dirigé le double jeu de la comédienne sur un fil invisible qui est celui de l’esprit qui se perd et se trouve. Germaine a été atteinte de la maladie d’Alzheimer. Le spectacle l’inscrit en filigrane dans une belle construction alternant la lucidité et l’égarement, où l’on saute d’un personnage à l’autre.

Laurence Masliah, qui a écrit le texte à partir de documents familiaux et de souvenirs et l’a mis en forme avec Marina Tomé (un très beau tissage bousculant sans cesse la chronologie), interprète d’une manière infiniment sensible ce destin, cet amour réciproque qui sont ses racines et sa propre chair. L’exercice est douloureux ; il est aussi acrobatique, lorsqu’il faut changer de personnage ou suivre les lignes brisées d’une pensée qui se fragmente. C’est un puzzle dont Laurence Masliah donne toujours un dessin lisible et une mise en lumière d’une riche vibration. Ce moment bouleversant et sans pathos, qui s’affranchit des formes conventionnelles de l’hommage et n’exclut pas une gaîté traversée de tendresse, est un portrait parfait ou une discrète machine de guerre contre l’oubli de choses très graves. Comme l’on voudra.

J’ai de la chance de Laurence Masliah, collaboration à l’écriture de Marina Tomé, dramaturgie de Mariette Navarro, mise en scène de Patrick Haggiag, avec Laurence Masliah.
Théâtre des Barriues, 12 h 50, tél. : 04 90 13 66 52.(Durée : 1 h 10).

Photo © Nathalie Baruch

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