Du 21 janvier au 6 février 2026, au TNP Théâtre National Populaire de Villeurbanne (Rhône).
Ivanov d’Anton Tchekhov, traduction André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène de Jean-François Sivadier.
La traversée existentielle d’une époque qui résonne étrangement avec la nôtre.

Le metteur en scène Jean-François Sivadier est attiré dans Ivanov par la rencontre entre le drame sentimental et la critique sociale et la confusion entre le drame et la comédie où les sujets graves sont portés par une forme théâtrale plus légère. A la manière scientifique d’un entomologiste, Tchekhov décrit avec empathie ce qu’il voit sans en juger : un « anti-héros » sensible et écartelé, mis sous observation dans sa banalité quotidienne, tiraillé entre les aspirations et les projets de sa jeunesse et l’échec de ce qu’il n’a pu honorer.
Françoise Morvan et André Markowicz, traducteurs de l’œuvre dramatique de Tchekhov (Actes Sud, Babel) mettent en lumière la joie, l’humour, la vitalité d’un théâtre où l’émotion naît du heurt entre les désirs et l’effort non récompensé de figures échouant à vivre leur passion mais qui parlent encore et encore pour confondre l’angoisse existentielle face au silence et à la mort.
Pour le créateur scénique d’Ivanov au TNP-Villeurbanne en 2026, importe la vie qui va et emporte tout à travers le souffle juvénile d’un jeune auteur intuitif et spontané qui use d’enthousiasme, d’humour, d’ironie et d’un grain de folie. Il en advient un texte vif, intuitif, brutal, désordonné et radical - première version comique et crue de 1887, alors que la seconde, assagie, voit le jour en 1889. Jean-François Sivadier jongle entre les deux - vraie balle de match.
Dans ce district de la Russie centrale, on ne note ni tristesse ni mélancolie affichées, mais plutôt de la dépression et du regret chez Nicolas Bouchaud alias Ivanov qui se dit « fripouille » et « sagouin », et ne fait que le constat de ratages personnels, d’imperfections et de lapsus désolants, lui qui aspirait à vivre autrement sans y parvenir, confiné dans le réel - petite bulle d’inertie et d’amis inactifs, de parasites complaisants et aveugles au monde qui change.
Ils n’en continuent pas moins à rêver - alcool, argent, voyages -, sans jamais s’accomplir. La vie du protagoniste est livrée aux ragots d’une petite société, entre ennui, alcool, clichés et méchancetés dont l’antisémitisme. Ivanov lance à son épouse malade un « Sale juive ! » décomplexé qui fait froid dans le dos. Le vociférateur ajoute : « N’épousez ni les juives, ni les psychopathes, ni les intellectuelles… »- racisme et jugement patriarcal enfonçant bien le clou.
Ivanov aurait épousé par intérêt Anna Petrovna, jeune juive riche, qui par amour pour lui a renoncé à sa religion et est déshéritée par ses parents. Norah Krief diffuse sa belle présence, souveraine et calme, chantant des chants traditionnels. Atteinte d’une tuberculose fatale, Ivanov la délaisserait pour une jeune femme Sacha, Charlotte Issaly, idéaliste aussi et bien vivante
Ivanov est regardé autant qu’il regarde, évaluant l’état désespéré du monde. Nicolas Bouchaud répond aux attentes, le regard visant impérieusement le public, sûr de son fait - force et faiblesse d’un portrait mobile en majesté. il n’en glisse pas moins dans le groupe, jouant tout autant dans le collectif.
Et le plateau s’ouvre à une oeuvre-monde, celle de Tchekhov dont on reconnaît le paysage symbolique des intérieurs et des extérieurs, entre estrades posées et adjointes, entre tapis, petit orchestre et murs habillés de de voiles vibrant dans l’espace volumineux, un théâtre sous les étoiles à la manière du plateau de Treplev au bord du lac dans La Mouette ; rappel des arbres qu’on abat, ainsi dans La Cerisaie, de ceux qui ratent ou réussissent dans Oncle Vania ou Les Trois Soeurs, et les scènes de nouvelles où se répètent des morceaux rituels d’enivrement entre hommes, pour tout oublier de ses échecs, des basculements du monde qu’on ne voit ni ne comprend.
Les comédiens - Yanis Bouferrache, Christian Esnay, Zakariya Gouram, Gulliver Hecq, Jisca Kalvanda, Frédéric Noaille, Agnès Sourdillon - excellent dans leur partition, ayant l’air à peine d’y toucher, mais intensément présents dans leurs gestes empressés et leurs discours approximatifs. Ils vivent là sous nos yeux, abandonnés à eux-mêmes comme à la salle, libres. En dépit du fait que « les fleurs renaissent au printemps mais que la joie ne revient pas », leurs rôles répondent au métier de vivre, habités par leurs défunts, entre temps gâché qu’il leur faut rattraper au mieux et l’imminence de la fin.
Une fête théâtrale enjouée et invitant le public éveillé à vivre l’aventure existentielle.
Ivanov d’Anton Tchekhov, traduction André Markowicz et Françoise Morvan, mise en scène de Jean-François Sivadier, avec Nicolas Bouchaud, Yanis Bouferrache, Christian Esnay, Zakariya Gouram, Gulliver Hecq, Charlotte Issaly, Jisca Kalvanda, Norah Krief, Frédéric Noaille, Agnès Sourdillon. Dramaturgie Véronique Timsit, collaboration artistique Nicolas Bouchaud et Véronique Timsit, scénographie Marguerite Bordat, lumière Philippe Berthomé et Jean-Jacques Beaudouin, son Yohann Gabillard, masques Loïc Nebreda,
costumes Virginie Gervaise avec la participation de l’atelier de costumes du TNP perruques et maquillage Mityl Brimeur. Du 21 janvier au 6 février 2026, du mardi au vendredi à 19 h 30, samedi à 18 h, dimanche à 15 h 30, au 8 place Lazare-Goujon, TNP Théâtre National Populaire de Villeurbanne (Rhône). Tél : 04 78 03 30 00 tnp-villeurbanne.com Du 18 au 20 mars 2026, Théâtre de Caen. Les 1er et 2 avril 2026, La Coursive, Scène Nationale La Rochelle. Du 21 avril au 10 mai 2026, Théâtre de Carouge, Suisse. Les 20 et 21 mai 2026, L’Azimut - Théâtre La Piscine, Pôle national cirque d’Antony et de Châtenay-Malabry. Les 10 et 11 juin 2026, TAP - Scène nationale de Grand Poitiers.
Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.



