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Ils me reconnaissent de Thierry de Carbonnières

par Gilles Costaz

De l’insuccès au succès et vice-versa : le roman d’un acteur

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Trois ans après avoir publié Saluts et Applaudissements, un très bon roman-chronique sur un acteur condamné à dire une seule phrase tous les soirs au théâtre, Thierry de Carbonnières poursuit son tableau mi-comique mi-tragique de la vie du comédien, en changeant de personnage, de type, de situation. Cette fois, dans Ils me reconnaissent, Victor, 50 ans, est un artiste qui ne se souvient du Conservatoire que pour recomposer sa pauvre trajectoire en pointillés. Le Conservatoire ne lui pas ouvert beaucoup de portes. Quand il en est sorti, il n’a jamais été qu’un acteur obscur. Il ne sait pas très bien comment il a pu nourrir ses enfants. Mais il n’a rien fait d’autre : il a a été jusqu’à la cinquantaine un obscur, un raté. Mais, tout à coup, c’est le succès. Il a accepté un petit rôle dans une série française. De Carbonnières ne nous dit pas laquelle mais chacun devine que c’est Plus belle la vie ou, si ce n’est elle, c’est la série cousine. Le tournage a lieu à Marseille : on ne peut se tromper. C’est là qu’on concocte ce chef-d’oeuvre quotidien ! Victor y joue le personnage d’un prof de philo sadique (et même meurtrier). Du jour au lendemain, il devient célèbre. Dans la rue, on le regarde, on lui parle, des passants freinent pile, veulent le revoir... Les gens adorent ceux qu’ils ont vu à la télé, surtout s’ils jouent des rôles de méchant. Mais, dans le même temps, la plupart des amis de Victor tournent casaque et se mettent à le mépriser. Comment ? Il a accepté cette daube ? Il n’aurait pu faire du bon théâtre à la place ? Même son agent lui annonce qu’il va lui trouver encore moins de cachets, à partir du moment où il est devenu populaire dans un feuilleton méprisé des pros et des intellos. Que faire ? Se laisser bercer par cette gloire molle, en attendant qu’elle se volatise...
Thierry de Carbonnières est un romancier de la vie grise – de ces vies tristes où il se passe tant de choses dans des cerveaux mélancoliques mais si pleins d’idées et de bonté. Son personnage ballotté entre la gloire et l’oubli est si vrai, si attachant. Le romancier, lui, ballotte entre la tendresse pour ceux qui ne parviennent jamais en haut de l’affiche et la férocité de la satire – qu’il excerce à l’égard de ceux qui, parmi le public, sont finalement aussi carnivores que les producteurs et à l’encontre de ce métier impitoyable. Le récit de ces journées de tournage où il faut récolter « 19 minutes utiles », ce qui ne donne le temps ni de penser, ni de souffler, est terrible, et hilarant. (Il y a, entre le sujet du livre et celui du film de Woody Allen, To Rome with Love, un air de famille : dans le film, un inconnu joué par Roberto Begnini devient une vedette de la télévision applaudie dans la rue avant de retourner à l’anonymat le plus opaque). On ne reprochera à l’auteur que de présenter son héros comme un homme quasi fini à 50 ans ! Ce n’est plus un âge canonique aujourd’hui. A ce détail près, le roman de Thierry de Carbonnières met dans le mille. Les intermittences de la vie d’intermittent mettent l’acteur à genoux, et une notoriété passagère s’avale comme un pauvre engloutit du pain dur. La richesse n’est que dans la variété des états d’âme, que le romancier dessine en une infinité de lignes secrètes.

Ils me reconnaissent de Thierry de Carbonnières. Editions Riveneuve/Archimbaud, 176 pages, 15 euros.

Photo D.R.

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