Du 13 novembre au 20 décembre 2025, cycle Musset au Théâtre 14.

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée d’Alfred de Musset, mise en scène et scénographie Eric Vigner.

De l’art de parler et d’exprimer ses sentiments au plus vrai de l’intime.

Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée d'Alfred de Musset, mise en scène et scénographie Eric Vigner.

Depuis 2019, le metteur en scène et scénographe Eric Vigner est directeur artistique du Théâtre Saint-Louis à Pau, et actif initiateur du Centre de Recherche et de Création Théâtrale de Pau – CRCTP-, dédié au répertoire français du 17 ème au 19 ème siècle, associant la Recherche, la Création et la Transmission liées au Patrimoine architectural.

« Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée » est un proverbe en un acte d’Alfred de Musset publié en 1845 dans la Revue des Deux-Mondes et joué, pour la première fois, l’année révolutionnaire de 1848. Un soir d’ouragan, une marquise et un comte se retrouvent face à face. Le dérèglement météorologique les contraint à ne pas quitter les lieux et à trouver une résolution à leurs atermoiements, hésitations faux-fuyants. 

Eric Vigner, artiste et fin praticien de l’œuvre de Marguerite Duras, voit celle du jeune poète romantique comme un écho prémonitoire de celle du siècle suivant : même écriture de l’amour, soit la lumière d’une vie dans l’écriture, l’expression littéraire d’une conviction sentimentale. Avec la Marquise et le Comte, personnages distincts et bien frappés, adviennent les précurseurs/partenaires d’une écriture moderne sensible – libre langue neuve, soulignant non seulement les émotions qui affleurent mais les silences et non-dits.

A la déclaration du Comte, la Marquise ironise : « Monsieur, voilà de l’éloquence… » qui lui répond : « Non, madame ; je veux dire ceci : que l’amour est immortellement jeune, et que les façons de l’exprimer sont et demeureront éternellement vieilles… » Le metteur en scène reconnaît là Adam et Ève chassés du paradis, Tristan et Yseult les amants éternels, Roméo et Juliette, Pelléas et Mélisande chez Maeterlinck, Le Vice-Consul de Lahore et d’Anne-Marie Stretter : telle une lecture palimpseste et rétroactive de l’œuvre de Musset.

Le Comte évoque la peine d’« un temps glacé », un spleen pour le chercheur Pierre Causse, « la marque d’une âme élevée et sensible, à la fois une élection et une malédiction ». Vu le mauvais temps, la Marquise demande au Comte de fermer la porte, et donc, implicitement, de rester auprès d’elle. Pluie, grêle, ouragan et trombe, le déluge annonce qu’ils seront effectivement seuls en tête-à-tête – et c’est un bonheur pour les déclamateurs scéniques et le public de la salle, d’entendre cette petite musique passionnelle-, hors du jour de visite de la Comtesse et des bals du soir en perspective.

Christèle Tual et Thibault de Montalembert sont d’inventives figures à la parure d’époque stylisée – rappels de la robe panier XVIII è et du gilet à manches gigot -, s’amusant de la joute amoureuse verbale, ordonnancée et savante, qui leur est assignée comme amants plausibles – discours soutenus espiègles, répliques spirituelles, réparties douces-amères. 

D’autant que la controverse qui bat son plein est entrelacée, non seulement de longs silences éloquents – tension âcre entre les deux et retour intérieur à soi -, mais aussi des mouvements vifs d’une danse baroque émancipée – syncopes et cadences – qui dessinent d’un trait pur les figurines vivantes d’une boîte à musique ancienne – bras levés haut ou buste et corps fléchis -, tournures et gestuelles esquissées et souvent arrêtées net. 

Christèle Tual est tragédienne à souhait et un rien distante, se regardant incarner un rôle porté tel un gant, et Thibault de Montalembert joue celui qui lui est acquis, captif de la belle geôlière. Ils introduisent tous deux des postures légères, des mimiques comiques. Théâtre dans le théâtre, elle imite et contrefait le séducteur : « Madame, je vous trouve charmante ! Joignez à cela quelques phrases bien fades, un tour de valse et un bouquet, voilà pourtant ce qu’on appelle faire sa cour. Fi donc ! Comment un homme d’esprit peut-il prendre goût à ces niaiseries-là ? Cela met met en colère, quand j’y pense. » 

Ces sculptures aux lignes pures XVIII è – des portraits vivants en pied – se découpent sur le grand l’écran lumineux du lointain pour l’élégance d’un théâtre d’ombre. Une esthétique orientale soulignée, avec d’un côté, l’émotion perçue du couple en présence, et de l’autre, un jeu de panneaux décoratifs comme ajourés de trous de lecture braille, des paravents, dont les comédiens assurent les déplacements et les ajustements, fenêtres jalousies se pliant ou se dépliant – bel ouvrage de découpage ouvert en volets ou bien encore fermé en un seul battant, tels les aléas houleux d’un climat sentimental incertain qui laisse aller à vue les troubles sentis. 
La métaphore est éprouvée : « Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée », ce qui signifie qu’Il faut prendre un parti et se déterminer d’une manière ou d’une autre. A bon entendeur. 

La Marquise et le Comte ont la vie devant eux pour se choisir ou non. Christèle Tual distille sa parole dans une éloquence incarnée, entre présence et absence, se regardant porter un rôle seyant : une élégante que Thibault de Montalembert convainc et persuade par la seule force du verbe, avant de la « conquérir » par l’expression de sa souffrance.

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée d’Alfred de Musset, mise en scène et scénographie Eric Vigner, avec Christèle Tual et Thibault de Montalembert, collaboration artistique Jutta Johann Weiss, lumière Nicolas Bazoge, son John Kaced, costumes Claude Chesiier, Pascale Robin, Fanny Brouste, maquillage, coiffure Anne Binois, assistanat à la mise en scène Emilie Lacoste. Du 13 novembre au 20 décembre, mardi, mercredi, jeudi, vendredi 21h, samedi 18h.Cycle Alfred de Musset / Eric Vigner - Il ne faut jurer de rien et Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, du 13 novembre au 20 décembre 2025, au Théâtre 14, 20avenue Marc Sangnier 75014 - Paris. theatre14.mapado.com / 01.45.45.49.77. Du 20 au 22 janvier 2026 à La Comédie de Reims. Les 27 et 28 janvier 2026 à Bayonne, Scène nationale.
Crédit photo : JM Ducasse

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Véronique Hotte

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