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Critiques / Théâtre

Hitch d’Alain Riou et Stéphane Boulan

par Gilles Costaz

Du vin français dans le verre d’Hitchcock

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Et si Alfred Hitchcock avait été assassiné au moment où il rencontrait Truffaut à Hollywood ? C’est juste une hypothèse. Mais qu’est-ce que les films du maître du suspense sinon des machines à hypothèses qui ne s’arrêtent de fonctionner qu’à la vérité finale ? Pour rendre hommage à ce génie du cinéma – que biographies et rétrospectives saluent un peu partout dans le monde, par un heureux hasard qui favorise peut-être la création de la pièce – Alain Riou et Stéphane Boulan ont élaboré un scénario scénique qui fonctionne comme les œuvres du maître et dont le maître est lui-même le héros. Héros, victime, manipulateur et coupable au gré d’une action qui se permet, au deuxième degré, de parcourir pas mal des situations et des relations utilisées depuis L’Inconnu du Nord-Express jusqu’à Vertigo. Et pourtant un seul décor, comme dans La Corde. Et juste trois personnages. Mais à un moment important pour tous les amateurs : en 1962, dans un bureau d’une major hollywoodienne, François Truffaut vient interviewer le cinéaste, qui ne le reçoit pas seul à seul. Sa femme est là et n’a aucune gêne à entrer dans la conversation.

Pour Truffaut, l’affaire n’est pas gagnée. Il a beau téléphoner régulièrement à Chabrol pour obtenir des conseils et des encouragements. Le maître se fait prier, argue de sa dépendance face aux producteurs, s’absente volontiers du bureau et joue avec son interlocuteur au point de le faire passer un moment pour un criminel. Pourtant Truffaut a apporté une bouteille du vin français qu’on boit dans Fenêtre sur cour. Mais tout est facéties et humour anglo-américain, derrière lesquels se développe une conversation de haute volée sur le cinéma en tant qu’art et comme combat livré avec les acteurs, les producteurs et la morale.

Cinéaste lui-même, Sébastien Grall a su, pour sa première mise en scène, mener avec grâce ce ballet de répliques acérées et cette succession de chausse-trappes. La subtile pièce de Riou et Boulan est une fantaisie, au sens le plus noble et le plus délicat, un salut de l’esprit français - comme le vin bu lors de cette rencontre – au goût du double sens anglo-saxon : c’est la fausse face cachée du livre d’entretiens que publia Truffaut. Tout y est imaginaire et tout y est vraisemblable ; c’est ce que Grall a très bien senti et superposé, en nous plaçant à la fois dans la réalité d’Hollywood et au plus profond de notre amour idéal du cinéma. L’acteur qui joue Hitchcock est étonnant : Joe Sheridan possède une prodigieuse ressemblance ; surtout, il l’utilise, ainsi que son accent gaiement accentué, avec une présence à la fois bienveillante et diabolique. Sous son aspect placide, il dispute avec une extraordinaire attention gourmande toutes les parties qui se jouent derrière les mots. Si Hitchcock, c’est Hitchcock, Truffaut, c’est Truffaut ! L’un des miracles de ce spectacle, c’est le flair de la distribution. Mathieu Bisson, interprétant le réalisateur de Jules et Jim (car, à ce moment-là, Truffaut est encore aux Cahiers du cinéma, mais il a déjà fait trois films), est face à un enjeu moins spectaculaire : les auteurs, au gré de leur ironie admirative, ont dessiné son personnage comme un être chaleureux, passionné, et aussi maladroit et timide, qu’Hitchcock tourne parfois en bourrique. Le comédien l’endosse en beauté par l’intériorité ; il donne à ce rôle une jeunesse, une sensibilité et une conviction évidentes, avec aussi le sens constant d’une brûlure secrète, d’une blessure d’enfance mal guérie. Oui, tout Truffaut ! Enfin, il y a la malicieuse Patty Hannock en vedette américaine, si l’on ose dire. Elle compose Mrs Hitchcock avec le tranchant des seconds couteaux – et toute une culture de l’humour derrière sa ruse de maîtresse du maître. Le crime de lèse-majesté n’est pas presque parfait. Il est parfait !

Hitch d’Alain Riou et Stéphane Boulan, mise en scène de Sébastien Grall, décor de Valérie Grall et Flavia Marcon, costumes de Catherine Leterrier, lumières de Pascal Sautelet, avec Joe Sheridan, Mathieu Bisson, Patty Hannock et les voix de Féodor Atkine et Thomas Chabrol. Lucernaire, tél. : 01 45 44 57 34, jusqu’au 27 février (durée : 1 h 20).

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