Hans Werner Henze, un livre de Jérémie Bigorie
Henze le prolifique
Après un stimulant ouvrage consacré à Schoenberg, Jérémie Bigorie signe la biographie d’un compositeur qui reste à découvrir en France : Hans Werner Henze.

HANS WERNER HENZE NOUS A LAISSÉ 32 opéras, 17 ballets et 10 symphonies. Le livre que vient de lui consacrer Jérémie Bigorie, qui est plus et autre chose qu’une biographie, même s’il ne reprend pas le dispositif de son précédent Schoenberg, révèle un compositeur fécond mais dont l’éclectisme est resté longtemps suspect auprès de certains cercles qui ne juraient que par l’austérité du langage et le refus de l’expression. Alban Berg a été un temps victime, lui aussi, de cette pudibonderie qui pourrait se traduire à la manière de Molière : « Cachez donc ce sentiment que je ne saurais entendre. » Mais si l’onction de Schoenberg ne pouvait qu’être mise au crédit du Viennois, Hans Werner Henze (1926-2012), lui, n’a pas eu la chance de bénéficier d’un pareil parrainage. Même s’il fut l’élève de René Leibowitz et l’ami de Stravinsky, sa place dans l’histoire de la musique n’est pas encore précisément définie, notamment en France où, en matière musicale, le culte d’un certain sérialisme a longtemps refoulé des figures qui n’ont jamais renié leur propension à ce qu’on peut appeler la gourmandise musicale. Quoi, oser le lyrisme, la prodigalité, l’opéra, la musique de film (Muriel, Les Désarrois de l’élève Törless) ?
« Henze a écrit un nombre important d’œuvres avec des fortunes diverses. […] On est en présence de quelqu’un qui assimile assez facilement toutes les influences et sait les fondre habilement, on n’oserait dire dans une synthèse réelle, mais selon un équilibre judicieux », écrivait Boulez dans un style diplomatique qui ne lui était guère familier. L’erreur ou le faux pas de Henze, ou plutôt le signe éclatant de son désir de liberté, fut peut-être de ne pas s’attarder à Darmstadt, haut-lieu de la musique telle qu’on l’entendait (ou plutôt qu’on la pratiquait) dans les années 1950. Pour lui, la méthode de composition à douze sons, comme l’écrit Jérémie Bigorie, était « souple cuirasse, qui épouse les formes sans brimer leur sensualité » et non pas étouffant uniforme. Il lui fallait de l’espace, de l’oxygène, des courants d’air comme on parle de courants musicaux divers. Et c’est au château de Berlepsch, près de Göttingen, en 1952, qu’il rencontra celle qui devait devenir sa librettiste d’élection, du Prince de Hombourg au Jeune Lord : Ingeborg Bachmann.
La révolution est-elle un luxe ?
Épris de soleil et de sensualité, Henze s’installe dès 1953 en Italie. Mais une crise, quelques années plus tard, va traduire ses contradictions. Car la création est une ascèse et l’artiste vit un déchirement dès qu’il se penche sur la réalité. Henze a beau soutenir en 1965 la candidature du social-démocrate Willy Brandt à la chancellerie, il a beau à sa manière être un compositeur généreux, il n’est pas pour autant une figure populaire, il méprise le rock (« Je n’ai aucun avis sur les Beatles »), et son art, qu’il le veuille ou non, parle aux oreilles et à l’imagination d’un public choisi (ou restreint, comme on préfère) : « Tout à coup, j’ai senti que je ne comprenais plus rien, que je n’avais plus rien, que j’étais brisé. » On pense à Webern détestant l’opérette mais s’obstinant à diriger un chœur et un orchestre d’ouvriers, sans oser reconnaître que les musiques qu’il méprisait faisaient la joie de ceux qu’il s’acharnait à édifier.
Pour Henze, ce hiatus prendra la forme d’une fuite en avant : lors de la création du Radeau de la Méduse (1968), qu’évoque Jérémie Bigorie dans le détail, c’est l’émeute, Henze « scande, poing gauche levé, le rythme de protestation Hô-Chi-Minh ». Puis c’est le voyage à Cuba où est créée sa Sixième Symphonie, dédiée à Ernesto « Che » Guevara. Une photographie montre Henze dans un champ à Cuba, chapeau sur la tête et torse nu, un peu comme Mussolini participant à la récolte du blé. « La musique d’avant-garde n’est pas équivalente à la pensée révolutionnaire. Le nouveau système de Schoenberg était un apport bourgeois », etc. : Henze entend écrire de la musique « pour qu’elle aide le socialisme ». Mais jamais il ne renoncera au luxe de sa villa de La Leprara à Marino, non loin de Rome, pour s’installer en URSS ou en Chine : l’engagement a ses limites !
Ce ne sont là que quelques aperçus de l’existence et de l’œuvre d’un compositeur qui n’était pas « un musicien cérébral », comme l’écrit Jérémie Bigorie, dont le livre ne peut qu’éclairer le public et les directeurs d’institutions français (et notamment de théâtres lyriques) : il y a en effet une espèce de nécessité à faire connaître l’abondant catalogue de celui que Boulez décrivait comme « un garçon-coiffeur gominé qui se complaît dans un modernisme de façade ». Depuis l’intégralité des symphonies en 2003, dans le cadre du festival Présences de Radio France, et quelques productions ici ou là (Les Bassarides au Châtelet, dans une orchestration réduite in extremis par Kazushi Ono en raison d’une grève, ou L’Upupa à Lyon en 2005), le nom de Henze n’est pas souvent apparu à l’affiche. Que la curiosité fasse désormais son office !
Jérémie Bigorie : Hans Werner Henze, Bleu nuit, coll. « Horizons », 2026, 175 p., 25 €.



