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Critiques / Théâtre

Grec cherche Grecque de Friedrich Dürrenmatt

par Gilles Costaz

Pour l’amour d’une Hellène

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Il y a trop de spectacles attendus. Voilà un spectacle tout à fait inattendu. On avait oublié ce roman du grand Hélvétique Dürrenmatt, dont La Visite de la vieille dame est l’arbre qui cache la forêt de son œuvre. Le metteur en scène Emile Salimov avait disparu de nos scènes, après bien des spectacles étonnants (Amerika, Le Decameron), se consacrant, à Paris, à son école de théâtre russe fondée sur la « biomécanique » élaborée par Meyerhold. Et voilà que Salimov revient en adaptant ce récit fou et moqueur ! Un jeune homme très conventionnel et respectueux de tous les pouvoirs, Archilochos, cherche à se marier. Comme il est grec et vit à l’étranger, il veut épouser une Grecque. Il passe une annonce, pensant que rien ne sera facile : il n’est qu’un pauvre sous-comptable. Mais une jolie femme se présente : elle est grecque et elle sera la femme de cet inconnu. Pour l’amour d’une Hellène, Archilochos ne cherche pas à savoir qui est cette femme. D’ailleurs, sa vie s’emballe, voluptueusement. Elle devient même une vie de château. Archilochos saute les échelons, devient un personnage important et se débarrasse de ses pensées réactionnaires. Mais le pouvoir, la religion, l’armée restent aux mains de personnages manipulés par le diable. Archilochos découvre que son épouse n’est pas l’innocente qu’il croyait. C’est la fin d’un rêve, mais peut-être le début de la vie.
Emile Salimov a conçu son spectacle comme une série d’images endiablées. Dans l’esprit, on est à la fois chez Gogol, Labiche, Boulgakov, Kafka - bien que la première scène fasse référence au tour de France : la réalité se dérègle, saute de la noirceur misérable au cauchemar coloré et grandiose. Salimov parvient à faire croire qu’il dispose de grands moyens, en changeant sans cesse les costumes, les lumières et les attitudes. En réalité, il demande à une distribution nombreuse (quatorze acteurs !) de se métamorphoser sans cesse et d’imprimer un rythme vif à la succession des événements et des transfigurations. Les acteurs le font si bien qu’on se croirait sur une grande scène où l’on s’est permis bien des folies. Thierry Ferrari incarne le comptable hagard avec un mélange de ridicule désuet et d’émotion poignante qui confère une forte vérité à son personnage. Dans d’autres rôles, Barbara Belletti, Jen-Pierre Becker, Jacques Ledran, Lucas Belger, notamment, savent être eux aussi à la fois dans la caricature plaisante et la dimension onirique. Les girls ont de la grâce et du culot. Tous n’ont pas encore une adresse identique dans cette parade galopante et grinçante. Mais quel souffle, quelle audace ! Voilà de l’excellent théâtre qui fouette la réalité et la transcende en transmuant la laideur en beauté !

Grec cherche Grecque d’après Friedrich Dürrenmatt, adaptation, mise en scène, scénographie, costumes (avec Virginie Pettenati, Marc Lainé) et lumières (avec Allan Hové) d’Emile Salimov, avec Thierry Ferrari, Barbara Belletto, Jean-Pierre Becker, Lucas Bléger, Virginie Pettenati, Jacques Ledran, Mathieu Gorges, Jessica Jaouiche, Lauren Deguitre, Aurélia Aimé, Agnès Barret, Clara-Ann Marchetti, Sarah du Villard, Marlène Arakel.

Vingtième Théâtre, du jeudi au samedi 21 h 30, dimanche 17 h 30, tél. : 01 43 66 01 13, jusqu’au 10 janvier. (Durée : 2 heures).

Photo Charlotte Spillemaecker.

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