L’Île de Merlin de Gluck à l’Opéra-Comique jusqu’au 28 juin
Gluck à la renverse
On connaît Gluck en héritier inspiré de la tragédie lyrique. Le voici en faiseur d’opéras-comiques espiègles. Quelque Merlin l’aurait-il enchanté ?
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- 26 juin
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GLUCK EST L’AUTEUR DE PARTITIONS ACCOMPLIES telles Iphigénie en Tauride (à l’affiche de la prochaine saison de l’Opéra-Comique) ou Armide, il a également composé des opéras seria sur des livrets en italien de Métastase, mais il a aussi fait ses armes, d’une certaine manière, en adaptant de petits opéras-comiques français. La formule peut paraître étrange, mais il est un fait que le librettiste Charles-Simon Favart (qui a donné son nom à la salle du même nom, celle de l’Opéra-Comique, précisément) a envoyé un certain nombre de livrets – dont il n’était pas forcément l’auteur mais qui avaient permis à des compositeurs d’écrire des partitions à succès – au comte Giacomo Durazzo, directeur des théâtres impériaux de Vienne, afin que ce dernier charge Gluck de les parer d’une nouvelle musique.
C’est ainsi qu’à l’origine du Monde renversé, sous-titre de l’opéra-comique de Gluck L’Île de Merlin, on trouve une pièce d’Alain-René Lesage et Jacques-Philippe d’Orneval mise en musique par Jean-Claude Gillier (1667-1737) et créée en 1718 à la Foire Saint-Laurent. Après différentes péripéties, ce livret fut revu par Louis Anseaume puis envoyé à Gluck, qui en fit un nouvel opéra-comique, toujours en français bien sûr, créé à Vienne en 1758.
L’illusion-comique
L’Île de Merlin met en scène deux comédiens, Scapin et Pierrot, qui, à la suite d’un naufrage, se retrouvent sur une île où tout est à l’envers : les médecins sont modestes, les procureurs font preuve de probité, les notaires ne se perdent pas en chicane. Mieux : les amants sont sincères et les époux constants. On retrouve là, philosophiquement, les thèmes de l’utopie traités par exemple dans L’Île aux esclaves de Marivaux, ou les méditations sur la fidélité telles qu’on en trouve dans l’opéra de Mozart Così fan tutte. Le petit ouvrage de Gluck mène l’intrigue sans temps mort, les airs et les ensembles s’enchaînent aux dialogues avec vivacité, la musique va son train avec malice et sans prétention.
En réalité, il vaudrait mieux parler d’ariettes et de vaudevilles (c’est-à-dire de chansons, étymologiquement des voix de ville) car on est ici très loin, évidemment, des arias des opéras de Mozart ou même des meilleurs moments de Grétry. La fin, toutefois, déconcerte par son côté elliptique : Merlin dissipe-t-il l’illusion ? annonce-t-il la fin d’un rêve ? est-il un compositeur ou un librettiste clandestin ? Musique et paroles s’évaporent sans crier gare.
Souple comme une panthère rose
À l’Opéra-Comique, c’est dans la petite salle Bizet qu’est représentée cette Île de Merlin, avec la participation de jeunes interprètes pour la plupart issus de l’Académie de l’Opéra-Comique. Mais il s’agit d’une adaptation : l’orchestre est remplacé par un piano (joué par la solide Flore-Élise Capelier) et bien sûr, comme il est précisé, « la modernisation des dialogues par Sébastien Lepotvin et le travail d’actualisation musicale par Guillemette Daboval et Sammy El Ghadab respectent le rythme et l’esprit de l’œuvre originale » (on goûtera la saveur des mots actualisation et modernisation).
Sans qu’on sache précisément ce qui a été coupé ou modifié (on reconnaît toutefois les inévitables clins d’œil aux spectateurs d’aujourd’hui : ragtime, thème d’Henry Mancini, refrain de Joe Dassin), l’ouvrage tient la route avec vigueur et souplesse, la mise en scène de Myriam Marzouki est drôle, vive et ne s’embarrasse pas des accessoires obligés d’aujourd’hui (il n’y a pas de lavabo). Quant aux chanteurs, qui servent l’intrigue avec bonheur en articulant fort bien le français, ils font tous preuve de bonne humeur : Dominic Veilleux et Benoît Déchelotte sont de joyeux compères, Michèle Bréant et Fanny Soyer leur donnent la réplique avec piquant, Léontine Maridat-Zimmerlin est tour à tour, et avec brio, médecin, procureur et notaire ; Ulysse Timoteo et Vincent Guérin jouent eux aussi plusieurs personnages avec la même fantaisie, et Gulliver Hecq, qui a moins à chanter, apporte sa faconde à ce petit spectacle très enlevé. Il suffit d’ajouter deux points sur le nom de Gluck pour obtenir le mot Glück qui signifie bonheur.
Louis Langrée reconduit
Par ailleurs : le Conseil d’administration et son Président Stéphane Richard, ainsi que les équipes du Théâtre national de l’Opéra-Comique, ont annoncé la reconduction de Louis Langrée au poste de directeur. Son second mandat de trois ans courra de 2026 à 2029.
Illustrations : Michèle Bréant (Argentine), Benoît Déchelotte (Scapin), Dominic Veilleux (Pierrot) et Fanny Soyer (Diamantine) ; photo Stefan Brion. Louis Langrée : photo Laurence Revol
Gluck : L’Île de Merlin ou le monde renversé. Avec Ulysse Timoteo (Hanif, Le Philosophe), Dominic Veilleux (Pierrot), Benoît Déchelotte (Scapin), Léontine Maridat-Zimmerlin* (La notaire, Hippocratine, Le Procureur), Vincent Guérin* (Merlin, Le Chevalier), Michèle Bréant* (Argentine), Fanny Soyer (Diamantine), Gulliver Hecq (Zerbin). Mise en scène : Myriam Marzouki ; décors : Margaux Folléa ; costumes : Laure Mahéo ; lumières : François Noël ; directrice des études musicales et pianiste : Flore-Élise Capelier* ; direction musicale : Guillemette Daboval*, Sammy El Ghadab (* artistes de l’Académie de l’Opéra-Comique). Opéra-Comique, salle Bizet, 26 juin 2025. Prochaines représentations : le 28 juin, 10h30 et 15h.



