Fidelio de Beethoven à l’Opéra de Bordeaux jusqu’au 23 mai

Fidelio aux mains des collabos

Hymne à la liberté, l’unique opéra de Beethoven est replacé dans le cadre de l’Occupation de Bordeaux sous la botte allemande.

Fidelio aux mains des collabos

FIDELIO EST SANS DOUTE L’OPÉRA qui se prête le mieux à toute forme d’adaptation et/ou d’actualisation. Et pour cause : l’action de l’unique opéra de Beethoven se situe toujours en prison. Et toutes les prisons du monde, hélas, se ressemblent avec des variantes et des raffinements particuliers. L’opéra, d’une envergure musicale immense, est censé se passer dans une Espagne de convention, au XVIIIe siècle, mais se situe en réalité dans l’orbite des Lumières avec un message humaniste et idéaliste de fraternité.

Le livret, tiré d’un drame français de la période révolutionnaire, vise à l’universel dans le culte de la liberté et de la raison. En plaçant l’intrigue dans le Bordeaux de l’Occupation, avec son lot de tortionnaires nazis et de collabos aux mains sales, l’argentine Valentina Carrasco, qui sait de quoi elle parle en matière de dictature (elle a vécu enfant les juntes militaires), frappe un grand coup de mise en scène. Dotée d’une personnalité et d’une capacité d’entraînement peu communes, elle marque d’une empreinte très (trop ?) forte cet opéra de l’émancipation.

Or la privation de la liberté n’est pas le seul sujet de Fidelio, l’amour et la fidélité entre époux en sont un autre (l’œuvre s’est d’abord intitulée Leonore ou l’amour conjugal). De même, le sens du devoir et la soumission ou la participation passive ou active à la tyrannie. La matière est très riche, on le voit, scéniquement comme musicalement dans ce singspiel (avec de brefs dialogues parlés) en deux actes, rarement donné en France, qui requiert une distribution vocale aguerrie et un chœur imposant. Autant de raisons de voir la nouvelle production de l’Opéra de Bordeaux dont le chef, Joseph Swensen, qui a pris en septembre dernier les rênes de l’Orchestre national Bordeaux Aquitaine (ONBA), dirige son premier opéra avec cet ensemble.

Éternel insatisfait

Le héros (et rôle-titre) de l’opéra est en réalité… une femme, Leonore, qui se déguise en homme et se fait appeler Fidelio. Animée par un sens aigu du devoir, elle est déterminée à tirer son époux Florestan des griffes du tyran Pizarro, qui le maintient en prison depuis de longues années. Elle gagne la confiance de la fille du geôlier Rocco, Marzelline, laquelle tombe raide amoureuse du travesti. Ce qui complique les choses et donne une tournure badine, presque mozartienne, au premier acte. Mais, au terme de quelques péripéties plus ou moins crédibles, Fidelio n’en parvient pas moins à délivrer son mari dans un happy end inattendu qui voit le tyran neutralisé et ses collaborateurs convertis en résistants.

Fruit d’une longue gestation, la composition de l’opéra de Beethoven, éternel insatisfait, s’est étagée sur une dizaine d’années à partir de 1804. Avec trois versions successives et quatre ouvertures qui sont autant de joyaux orchestraux, Fidelio pose toujours une question de choix aux directeurs musicaux. Celle donnée à Bordeaux est la dernière version, créée à Vienne en 1814. Avec une variante de taille trouvée par Valentina Carrasco : une des ouvertures antérieures à cette version, plus longue et d’une ampleur réellement symphonique, est donnée en finale comme un hymne à la liberté que toute la troupe assise sur scène, petite lumière en main, écoute avec ferveur, en communion avec le public ébahi. Sur le fond de scène, défile le (formidable) texte de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Frissons dans la salle…

Trafics et femmes tondues

Vertueuse, pétrie de bonnes intentions (parfois jusqu’à l’overdose), avec des décors et des costumes faits maison, la production inclut comme figurants au côté du Chœur de l’ONB un groupe de citoyens en réinsertion, suivis par le Service pénitentiaire d’insertion et de probation de la Gironde. Le but, dit en substance la metteure en scène, est de faire ressentir la privation de liberté par ceux qui l’ont vécue au quotidien. Et aussi de redonner le goût de la liberté aux nantis que nous sommes, qui l’avons inventée et qui l’aurions perdue. Soit !

En toile de fond des deux actes à la scénographie astucieuse et très contrastée, des projections de photos d’époque en noir et blanc grand format replacent dans l’ambiance de Bordeaux occupée puis libérée. Photos de grands résistants, locaux (Jacques Chaban-Delmas) et d’autres (Jean Moulin, Lucie Aubrac…) et aussi de moins glorieuses (lieux réquisitionnés par les Allemands, femmes tondues...). Au premier acte, on est dans un grand hôtel bordelais où les Allemands ont établi leur quartier, avec en soubassement des cages où croupissent les prisonniers martyrisés. Les symboles de la collaboration et des trafics en tout genre pullulent (on croit reconnaître au passage un tableau de Matisse, sans doute spolié, qui passe de main en main). Au second acte, on est plongé à l’intérieur de la cellule où est isolé Florestan, cernée d’un haut mur qui vole en éclats de façon très spectaculaire lorsque sonne l’heure la libération.

Un instant de liberté

Comme de juste, la meilleure part de la production revient à la musique. Très engagé, le chef, spécialiste de Beethoven, a fait grande impression en ouvrant la saison avec une Neuvième Symphonie retransmise sur écrans géants répartis dans toute la ville et la région. Il impulse une énergie et une ampleur remarquables à cette partition de Fidelio, excessivement riche et expressive. Particulièrement réussi et émouvant, le grand chœur qui clôt le premier acte où les prisonniers jouissent d’un instant de liberté dans la cour de la prison, retrouvant, en une matinée de printemps, la chaleur du soleil.

De bonne tenue mais sans éclat particulier, la distribution vocale, à majorité anglo-saxonne, se montre manifestement très préparée, avec une diction impeccable de l’allemand. La soprano américaine Jacquelyn Wagner incarne une Leonore/Fidelio très touchante. Pour sa part, son compatriote, le ténor Jamez McCorkle campe un Florestan à la voix veloutée, pleine de délicatesse, en contraste avec son imposante stature. Pour compléter le trio amoureux, la jeune soprano russe Polina Shabunina joue une Marzelline à la voix fruitée très viennoise. Se pâmant devant Fidelio, elle donne au spectacle un moment de fraîcheur bienvenu.

Photo : Eric Bouloumié

Beethoven : Fidelio. Avec Jacquelyn Wagner, Jamez McCorkle, Polina Shabunina, Matthew Rose, Kévin Amiel, Szymon Mechliński, Thomas Dear, Paul Gay. Mise en scène : Valentina Carrasco ; scénographie : Carles Berga ; costumes : Mario Tinti ; lumières : Antonio Castro. Chœur de l’Opéra national de Bordeaux (chef de chœur : Salvatore Caputo), Orchestre national Bordeaux Aquitaine, dir. Joseph Swensen.
Grand Théâtre de Bordeaux, jusqu’au 23 mai, https://www.opera-bordeaux.com

A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de...

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