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Festival in situ, à Carqueiranne

par Gilles Costaz

Clérambard, comique fou de Dieu

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Le Festival in situ de Carqueiranne, non loin d’Hyères et de Toulon, a déjà pour lui la magie du décor. La colline du fort de la Bayarde et la masse carrée du fort surplombent la Méditerranée, les îles de Porquerolles et de Port-Cros, la presqu’île de Giens. On comprend que les spectateurs arrivent avant la nuit pour prendre un verre en laissant vagabonder au loin leur regard. Beauté des bleus, des verts et des bruns... Le théâtre aménagé dans le fort accueille son lot de spectacles avec stars (Francis Huster, Claude Brasseur cette année) mais les responsables donnent aussi leur chance à des équipes moins connues et aventureuses. Ainsi, cet été, le festival de Carqueiranne a reçu en résidence le Grenier de Babouchka, que dirige Jean-Philippe Daguerre, et lui a commandé deux spectacles : Le Cid de Corneille, que nous n’avons pu voir et doit être repris à Paris, et Clérambard de Marcel Aymé. Les Parisiens, qui voient les classiques donnés en matinées scolaires au théâtre Michel, et les habitués du off d’Avignon connaissent les mises en scène de Daguerre. C’est de la belle ouvrage, et le Cyrano de Bergerac, que sa troupe a créé il y a deux ans et donné à Avignon cet été, sera repris à la rentrée au Ranelagh. Daguerre, c’est toujours d’une santé formidable, grâce, en partie, au tempérament d’une rigueur dynamique du personnage et à la jeunesse passionnée de son équipe. Mais, face à Marcel Aymé, en plein air, sur un relief maritime et sous la menace du vent du large, le bon angle allait-il être trouvé ?
Clérambard est une fable malicieuse sur l’aristocratie, la religion, l’intolérance et donc sur la tolérance. Hector de Clérambard, noble ruiné, fait régner sa terreur sur sa famille (elle doit marcher au pas, tricoter et vendre des chandails) et sur les animaux qu’il tue par pur plaisir sadique. Mais il rencontre saint François d’Assise, du moins le croit-il, et, bouleversé par cette apparition, change totalement d’attitude. Il se met à imposer la sainteté à son entourage : il aime désormais les bêtes, veut marier son fils à une prostituée qui est, pour lui, une victime innocente et ferait bien partager à tous les siens les délices de la pauvreté et de la mendicité. Du côté de l’aristocratie, de la bourgeoisie désireuse de s’allier à la noblesse et de ceux qui pensent plus au plaisir qu’à Jésus-Christ, ça renâcle. Mais comment résister à Clérambard, fou de Dieu réversible ?
Des personnages drôles et tourmentés
Marcel Aymé se moque d’une société française qui a un peu disparu (le temps des prêtres en soutane, des aristos sans le sou et des prostituées bonnes filles : la pièce date de 1950) mais son texte n’a rien perdu en acuité quand il s’agit du débat de notre rapport avec les animaux et surtout des militantismes idéologiques que les fanatiques oublient de soumettre au double crible de la fantaisie et de la tendresse humaine. C’est dans cette perspective que l’interprète du rôle de Clérambard, Franck Desmedt, est particulièrement remarquable : ce n’est plus le vieil hobereau, tel que le jouait naguère Jean-Pierre Marielle, mais un jeune sectaire d’aujourd’hui, un Savonarole contemporain dont les excès glacent parfois le sang (sans que le pouvoir comique du personnage en soit altéré). Autour de ce Clérambard fort et jeune, chacun dessine un personnage différent, drôle mais tourmenté, prisonnier de ses pulsions ou de son rôle social. Antoine Guiraud fait du fils de Clérambard un homme presque inquiétant avec son diabolique appétit sexuel. Ghislaine Londez, en mère aristo, équilibre avec justesse l’exaltation et le conformisme quasi féodal des gens de la haute tombés bien bas. Flore Vannier-Moreau donne de la joliesse et du pittoresque à la figure de la putain, avec un subtil je ne sais quoi d’émotion. Grégoire Bourbier mijote un plaisant curé en uniforme comme on n’en a pas vu depuis Don Camillo. Annie Chaplin est une fort cocasse douairière en fauteuil roulant. Laurence Pollet-Villard et Romain Lagarde saisissent avec beaucoup d’art les travers de la bourgeoisie peu pensante. Hervé Haine se démultiplie en plusieurs individus fugitifs et en musicien-compositeur dont les partitions ont de l’âme et de la gaieté.
Oui, l’angle est trouvé. Les angles plutôt car la comédie de Marcel Aymé, farceuse et sinueuse, n’avance guère en ligne droite. Jean-Philippe Daguerre en a sculpté les épaisseurs et les surfaces, le tableau social et la bouffonnerie, les effets de surprise et les évidences. Le spectacle trouve aussi, ce qui manque souvent quand on monte Marcel Aymé, cette résonance de conte pour grands enfants. C’est trop immoral pour être un conte « du chat perché » mais il y a là aussi un climat de fable que Daguerre et ses interprètes dégagent élégamment, faisant ainsi percher le vaudeville là où la fantaisie pratique ses plus beaux coloriages.

Festival Théâtre in situ, Carqueiranne (Var), jusqu’au 14 août, tél. : 04 94 01 40 26 et 46. Les représentations de Clérambard ont eu lieu les 7 et 8 août, du Cid les 10, 11, 12 août. Conclusion le 14 août avec Le Lavoir de Dominique Durvin et Hélène Prévost.

Photo Emmanuelle Seron.

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