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Critiques / Théâtre

Fedra de Marina Tsvetaeva

par Caroline Alexander

En russe et en ferveur, une formidable leçon de tragédie

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Dans le cadre de l’année croisée France-Russie 2010 inaugurée le 25 janvier dernier, le Phénix de Valenciennes a accueilli en co-production avec le théâtre Pouchkine de Moscou, un événement théâtral rare : la mise en scène en langue originale de la dernière œuvre de l’écrivain, poète et dramaturge russe Marina Tsvetaeva (1892-1941) : Fedra, une tragédie en convulsions inspirée d’Euripide et de Racine. Une production, une interprétation qui coupe le souffle et ressuscite l’art de la tragédie comme on ne l’avait plus entendue ou vue depuis bien longtemps.

Tsvetaeva ; figure majeure de la littérature russe de la première moitié du vingtième siècle laisse après son suicide par pendaison à l’âge de 49 ans une œuvre aussi tourmentée que le fut sa vie ballottée de guerre en révolution, d’exils en bannissements, de rebellions et d’amours flamboyantes.

« Éparpillés dans des librairies, gris de poussière,

Ni lus, ni cherchés, ni ouverts, ni vendus

Mes poèmes seront dégustés comme les vins les plus rares

Quand ils seront vieux »

écrivait-elle en 1913 dans une intuition visionnaire de ce sera son existence. Poèmes, récits, pièces de théâtre son œuvre touche à tous les genres et les signe de son écriture fiévreuse. Elle vécut en Union Soviétique où elle fut tour à tour fêtée, interdite, poursuivie, en Crimée, à Prague, à Berlin et longtemps à Paris. Les traces de ses séjours imprégnèrent chacune de ses créations littéraires. Elle fut traduite et éditée en français (Mercure de France, Plon, Laffont, Acte Sud…)

Sa Phèdre/Fedra fait partie d’un triptyque imaginé par le metteur en scène Lukas Hemleb comprenant Le Gars et Ariadne, tous reposant avant toute chose sur la musicalité des textes, et ce qu’il appelle « le roucoulement guttural de la langue russe » une langue qu’il pratique et connaît bien. A ce qu’il décrit comme « la douceur des consonnes chuintantes et la violence des percussions verbales » Tsvetaeva inventait des mots pour le plaisir ou la nécessité de leur sonorité : autant dire que ce n’est guère traduisible. A entendre ces phrases charnues envoyées par des comédiens qui en chantent chaque syllabe, on se dit qu’il est inutile d’en comprendre le sens. La musique qui s’en dégage se charge de lui en donner.

C’est à Euripide bien plus qu’à Racine que la Phèdre/Fedra de Tsvetaeva emprunte l’histoire et la puissance poétique avec ses références à Antiope, mère d’Hippolyte ses invocations à Artémis, sa déesse, ses suppliques à Aphrodite qui terrasse Phèdre de sa passion coupable.

La nourrice personnage pivot de la tragédie

Alors que Racine invente le personnage d’Aricie, aimée d’Hippolyte et fait courir la rumeur de la mort de Thésée, Euripide concentre le drame autour des personnages de Phèdre, de sa nourrice et d’Hippolyte, puis en final de Thésée, de retour de voyage. Marina Tsvetaeva reste fidèle à la trame et aux interventions du chœur, mais elle transforme la nourrice si attentive au bonheur de l’enfant qu’elle a nourrie et élevée, en manipulatrice diabolique, poussant Phèdre à avouer sa passion coupable puis à la magnifier, enfin à maquiller la responsabilité d’Hippolyte et le faire passer aux yeux de son père pour l’instigateur de l’incestueux adultère. La nourrice devient ainsi le personnage clé, le pivot autour duquel tournent les noirs relents de la tragédie.

Vera Alentova, monstre sacré du théâtre et du cinéma de Russie, sa voix cuivrée d’alto, son jeu paroxystique, sa présence magnétique l’interprète de façon magistrale ; Tatiana Stepantchenko, autre figure du théâtre russe donne de Phèdre/Fedra une image de femme enfant, amoureuse égarée dans une passion qu’elle repousse mais qui, attisée par les manœuvre de sa nourrice, finira par l’emporter dans une danse de mort où elle rejoindra, malgré elle, l’être aimé. Elle est touchante de fraîcheur et de naïveté habitée, cette actrice bilingue qui joue en français et que l’on a pu voir à Paris jouer Claudel Ysé du Partage de Midi il y a un an, et Lumir du Pain Dur actuellement à l’affiche de l’Atalante dans la sobre réalisation d’Agathe Alexis et Alain Alexis Barsacq *. Alexeï Frandetti est un Hippolyte racé, Andreï Zavadiuk, un Thésée noble brusquement submergé de haine. Ils font exploser les fureurs et caressent les aveux. Ils jouent comme pouvaient autrefois en France jouer une Marie Bell, une Casarès, une Edwige Feuillère, un style qu’on avait oublié et que refait vibrer Lukas Hemleb à la fois chef d’orchestre d’une partition sans solfège et directeur d’acteurs sans filet.

Dans un décor à la fois astucieux et périlleux de Marina Filatova fait de planches jetées à la diable les unes sur les autres qui suggèrent en poésie instable tous les lieux possibles, les chœurs d’hommes et de femmes dansent et disent leurs textes soutenus par une musique originale du jeune Sergueï Joukov et les lumières crépusculaires qui baignent la scène et nimbent les vidéos de paysages abstraits.

Après la création du spectacle à Moscou en octobre 2009, la halte de Valenciennes sera suivie d’une tournée en automne. Les dates et lieux n’ont pas encore été communiqués.

Fedra de Marina Tsvetaeva par le Théâtre Pouchkine de Moscou, mise en scène Lukas Hemleb, décors et costumes Marina Filatova, musique Serguei Joukov, lumières Alexandre Lobanov et Pavel Bolotin. Avec Vera Alentova, Tatiana Stepantchenko, Andreï Zavadiuk, Alexei Frandetti, Andreï Terekhine.

* A l’Atalante jusqu’au 15 février 2010 – 01 42 23 17 29

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