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Critiques / Opéra & Classique

Fantaisies sur la tempête

par Christian Wasselin

A la Cité de la musique, Laurence Equilbey déchaîne des cataclysmes avec la complicité du foudroyant Abdel Rahman El Bacha.

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Il y a des débats dont on ne sort pas, quand bien même on les aborderait sous tous les angles possibles. Celui sur la nature de la musique, par exemple : la musique a-t-elle pour principe de raconter, d’exprimer ou simplement d’être elle-même, pure et parfaite ? Question plus hérétique encore : la musique peut-elle imiter ? Eh bien oui, il arrive que la musique exprime, des sentiments par exemple. Il arrive aussi qu’elle imite, la nature par exemple. C’est cette idée qui a inspiré à la Cité de la musique le cycle de concerts intitulé « Tempêtes et tremblements » qui, de Telemann (Ode au tonnerre) à Victorin Joncières (Le dernier jour de Pompéi), nous raconte comment certains compositeurs ont voulu donner à entendre l’effroi causé par les catastrophes naturelles, voire ces catastrophes elles-mêmes.

Désir de pittoresque ? Oui et non. Au-delà de l’évocation (les tremolandos des cordes sont très commodes pour évoquer les tremblements de terre, les flûtes et les timbales imitent à merveille les chants d’oiseaux et le tonnerre), il s’agit aussi de brosser les paysages de l’âme embrassés par ceux de la nature, et de peindre l’espace avec les moyens du temps. La « Scène aux champs » de la Symphonie fantastique de Berlioz (absent de ce panorama) reste à cet égard un modèle d’immersion d’une âme sensible dans la nature alors que la « Chasse royale et orage » des Troyens est l’aboutissement de la pantomime.

Musique et météorologie

Le concert du 4 avril était du reste proposé par une formation qui a souhaité se donner un nom de baptême évocateur : l’Insula Orchestra, intitulé que l’on peut comprendre comme un hommage à l’île ou à cette région du cortex qui est le siège des émotions et qu’on appelle également insula. Cette soirée a permis d’entendre une symphonie de relative jeunesse de Haydn : la Huitième, sous-titrée « Le Soir » (rappelons que Haydn a écrit cent quatre symphonies !), qui n’a rien de descriptif a priori, même s’il est possible d’entendre un orage dans le finale. Mais son solo de violon (dans le deuxième mouvement) et surtout son solo de contrebasse à la fois râpeux et rieur, dans le troisième, sont des moments d’humour comme la musique en offre peu (oui mais la musique peut-elle être humoristique ? Pourquoi existe-t-il une Symphonie héroïque, une Symphonie pathétique sans qu’il y ait de Symphonie comique  ?).

Mais l’œuvre la plus étonnante du concert était bien ce Cinquième concerto pour piano et orchestre de John Field (1782-1837) intitulé « L’Incendie par l’orage ». Field passe pour l’inventeur du Nocturne (plus précisément, il fut le premier à utiliser ce mot comme titre), mais ses pièces pour piano font pâle figure devant la splendeur mélodique et rythmique de celles de Chopin. Ce concerto en revanche est fait tout entier d’imprévu. Imprévu de la coupe, en particulier : trois mouvements sont annoncés, mais à l’écoute, après un véhément premier Allegro moderato avec cloches et tam-tam, on est tout à coup captivé par une longue séquence qui enchaîne un court mouvement lent puis un rondo qui passe par toutes les ambiances possibles, de la chanson populaire soutenue par de fébriles batteries des cordes à la marche implacable. Un mouvement comme une fantaisie, comme une succession d’impressions beaucoup plus qu’une fresque racontant un quelconque incendie.

La nature et non pas la campagne

Abdel Rahman El Bacha jouait un Pleyel un peu tardif (de 1892) pour ce répertoire, mais il est vrai que la salle des concerts de la Cité de la musique n’a rien d’un salon. Son finale de la Sonate « La Tempête » (Beethoven aurait conseillé de relire The Tempest de Shakespeare pour en saisir le sens) et son Étude op. 25 n° 11 de Chopin (il paraît que certains l’appelleraient « La Tempête » !?), donnés en bis, étaient parfaitement en situation.

La Symphonie pastorale venait en conclusion presque naturelle de ce programme. Avec ses bois volubiles et ses timbales qui cognent, l’Insula Orchestra a donné la preuve de sa jeune maîtrise et de sa capacité d’exprimer cette bienveillance merveilleusement inspirée qui innerve la partition tout entière, quand bien même on entendrait là bien plus les fièvres de la nature que les douceurs de la campagne. Rappelons que cette formation a été fondée par Laurence Equilbey il y a deux ans et, à l’instar des Siècles de François-Xavier Roth ou de la Chambre philharmonique d’Emmanuel Krivine, se propose de réunir des musiciens jouant sur instruments d’époque et adoptant bien sûr les styles de jeu ad hoc, et de leur faire travailler par sessions le répertoire allant de 1770 à 1830 environ.

D’où ce bis  : une autre tempête, cette fois empruntée à Léonore de Reicha. Qui a dit que ce Tchèque de Paris était un compositeur gourmé ?

Willem van de Velde le jeune : Bateaux dans la tempête (Creative Commons)

Haydn : Symphonie n° 8 ; Field : Concerto pour piano n° 5 ; Beethoven : Symphonie n° 6. Abdel Rahman El Bacha, pianoforte ; Insula Orchestra, dir. Laurence Equilbey. Cité de la musique, 4 avril 2014 (www.citedelamusique.fr). Prochains rendez-vous du cycle « Tempêtes et tremblements » : les lundi 7 (Locke, Vivaldi, Rébel, Marais, Rameau, dir. Jordi Savall) et mardi 8 avril (Joncières, David) à 20h ; et les mercredi 9 avril à 10h30, 16h et 17h, et jeudi 10 avril à 9h30 et 10h30 (« Le Piano voyageur », spectacle jeune public).

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