Du 18 septembre au 13 octobre 2025, lundi, jeudi, vendredi à 20h samedi à 18h, dimanche à 16h, au Théâtre de Gennevilliers CDN.
Et jamais nous ne serons séparés de Jon Fosse, mise en scène et scénographie Daniel Jeanneteau et Mammar Benranou.
L’attente - un pouvoir de coercition existentielle, un "passe-temps millénaire".

L’attente - le temps pendant lequel on attend -, fait qu’on reste en un lieu en escomptant un événement, ce qui rallonge tous les instants égrainés en une longueur extrême : « Je peux attendre/ Car la vie n’est qu’attente/ Je suis attente… », répète la figure féminine en majesté, Dominique Reymond en élégante robe fluide, dans la mise en scène ciselée par Daniel Jeanneteau et Mammar Benranou de Et jamais nous ne serons séparés, deuxième pièce de théâtre de Jon Fosse, auteur norvégien prix Nobel de littérature 2023.
Il fallait une comédienne de cette trempe - à la noblesse naturelle - pour porter cette impérieuse parole à la fois économe, obstinée, élémentaire, brute, tonique et sûre d’elle, qui dit, en se taisant, dans les interstices des silences, tout ce qu’une conscience intérieure est encline à formuler - affirmations et assertions péremptoires qui peuvent se retourner en un tour de main en leur contraire - hésitations, doutes et incertitudes de soi.
Une femme attend l’homme qu’elle aime. « Lui » (Yann Boudaud mystérieux et insondable), vient. « Elle » le retrouve avec joie, puis étrangement ensuite, ne le voit plus. Pourtant Lui est là. Il reviendra accompagné d’une jeune fille (belle présence de Solène Arbel). Ces deux-ci hésitent derrière la porte, effrayés par ce qu’ils ne savent dire - sentiment mêlé de trahison, de regret et d’amour -, puis ils entrent sans voir Celle qui est là et qui attend.
Les scènes se répètent et se lisent en miroir les unes des autres : Au-delà de l’absence, de la séparation, de la mort, du deuil, Celle qui implore espère l’impossible. Or, Celui qui est attendu reviendra sans être le même. Et cette scène d’attente se rejouera - métaphore égrainée entre Lui et la Jeune Fille. Il l’accuse de l’avoir fait attendre, quand elle l’enjoint à venir la rejoindre : la Fille veut quitter cette maison inconnue. Les mêmes épreuves se succèdent d’un couple à l’autre, dans une vision du temps énigmatique : certaines scènes auraient pu se jouer entre le passé et le présent, de l’un à l’autre.
Les didascalies insinuantes du flux verbal compté de la protagoniste sont paradoxalement claires. « Elle » est successivement « optimiste, un peu en colère, découragée, plutôt réfléchie, plutôt rythmée, à la voix étonnamment forte ou faible, moqueuse ; Elle rit, se moque d’elle, désespérée…. »
(Dans l’attente), écrit Roland Barthes (Fragments d’un discours amoureux), « il y a transfert : je dépends d’une présence qui se partage et met du temps à se donner - comme s’il s’agissait de faire tomber mon désir, de lasser mon besoin. Faire attendre, prérogative constante de tout pouvoir, passe-temps millénaire de l’humanité. »
On est à la fois acteur et témoin de cette attente qui se vit intérieurement - entre fiction et réalité - un point de vue réfutable, chacun construisant « son » réel et développant une sensation ou impression du présent non collective.
Et je me plais bien toute seule/ Je veux être seule/ Et alors il faut qu’il vienne (Chantonnant, tandis qu’elle berce le coussin devant sa poitrine) Et alors il faut qu’il vienne maintenant auprès de son amie/ Il faut qu’il vienne maintenant/ Qu’il vienne maintenant auprès de son amie/ Il faut qu’il vienne maintenant…
Dominique Reymond s’amuse, dirait-on, de ce désarroi existentiel, goûtant chacun des mots qu’elle prononce, embarquant son public à sa suite. A l’orée du spectacle, on l’entend rire déjà avant que la scène ne s’éclaire, elle achèvera sa partition verbale et vocale dans un même rire lui aussi musical.
Une mise en scène rigoureuse, tout en délicatesse et empathie existentielle.
Et jamais nous ne serons séparés, texte ( L’Arche - éditeur et agence théâtrale) Jon Fosse, traduction Terje Sinding, mise en scène et scénographie Daniel Jeanneteau et Mammar Benranou, création lumière Juliette Besançon, musique Olivier Pasquet, costumes Olga Karpinski, construction décor Théo Jouffroy - Ateliers du Théâtre de Gennevilliers. Avec Solène Arbel, Yann Boudaud, Dominique Reymond. Du 18 septembre au 13 octobre 2025, lundi, jeudi, vendredi à 20h samedi à 18h, dimanche à 16h, au Théâtre de Gennevilliers CDN 41, avenue des Grésillons 92230. Gennevilliers.www.theatredegennevilliers.fr 01 41 32 26 26. Les 18 et 19 novembre 2025 Le Quai CDN, Angers. Les 16 et 17 décembre 2025
La Comédie de Valence, centre dramatique national Drôme-Ardèche. Du 11 au 13 mars 2026, Bonlieu Scène Nationale, Annecy. Les 18 et 19 mars, Le Méta Centre Dramatique National, Poitiers Nouvelle-Aquitaine. Du 8 au 10 avril, Théâtre des 13 vents, Centre Dramatique National, Montpellier. Du 28 au 30 mars, Comédie de Reims, centre dramatique national.
Crédit photo : Jean-Louis Fernandez



