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Critiques / Théâtre

Elle est là de Nathalie Sarraute

par Gilles Costaz

Désaccord de pensées

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Une femme appelée F semble penser différemment de l’homme, que l’auteur appelle H2 et avec lequel elle collabore. L’entente de surface qui régnait entre eux et avec deux autres hommes (eux portent les étiquettes H1 et H) s’en trouvent lézardée. Plus ces gens se parlent et s’observent, plus le désaccord s’affirme. Pourtant rien n’est précisé. On ne sait de quel ordre est le différend, on ignore quelle idée occupe la tête de F, mais rien ne va plus. Dans un petit groupe humain, une personne possède une vérité et ceux qui ne la partagent pas ou n’en veulent pas se comportent en ennemis ou en partenaires intolérants. L’idée, le tropisme, c’est-à-dire la réaction insaisissable et informulée, sème le trouble et la zizanie…
On n’avait pas vu Elle est là sur une scène depuis un certain temps. C’est un grand plaisir de la retrouver ou de la découvrir dans la mise en scène d’Agnès et dans le jeu de ces acteurs qui associent d’une manière remarquable le dessin intellectuel et l’engagement physique. La pièce se passe manifestement dans un bureau mais Agnès Galan ne veut pas fixer un cadre et des costumes renvoyant trop nettement à une profession ou à un milieu social. Elle trace les lignes de l’attraction et de la répulsion dans un espace presque vide. En revanche, les comédiens jouent de toute leur vivacité, parlent sans temps mort (à la limite de parler l’un sur l’autre) et ont des gestes qui ne sont pas corsetés : certains jeux collectifs sont ouvertement burlesques. Dans le rôle central de H2, Gabriel Le Doze joue la conviction, la certitude, l’absence de doute, donnant ainsi au personnage une présence entière, troublante où se mêlent la bienveillance et la férocité. Nathalie Bienaimé se charge d’être F avec beaucoup de netteté, devenant à chaque passage plus étrangère et plus secrète. Dans les deux autres partitions, Tristan Le Doze et Bernard Bollet savent donner à leurs personnages assez indéfinis une épaisseur et une façon originale de faire fonctionner la pensée. Ainsi peut-on comprendre et déguster Elle est là comme une œuvre brève mais infiniment riche : c’est à la fois cette fameuse mise en lumière du tropisme, mais aussi un pamphlet contre l’espèce masculine, la concrétisation d’une pensée politique dénonçant par son plus petit dominateur commun tous les totalitarismes et un jeu sur les clichés du langage (Sarraute fait se succéder les proverbes français, avec leurs vérités approximatives). On ne doit pas jouer les personnages de Sarraute comme une série de fantômes expirants ou de cérébraux fiers de leurs assertions – ce qui est parfois le cas. La méthode d’Agnès Galan est la plus juste dans le passage du papier à la scène, du mot à la chair, du tracé à l’action, du pensé au joué. Il reste dans l’air une part d’incertitude, mais, souvent avec drôlerie, la violence surgit à pas de loup et à pas d’humain. Du net sur du flou, c’est tout Sarraute.

Elle est là de Nathalie Sarraute, mise en scène d’Agnès Galan, lumière de Christophe Grelié, avec Nathalie Bienaimé, Bernard Bollet, Gabriel Le Doze, Tristan Le Doze.

Manufacture des Abbesses, 19 h du mercredi au samedi, tél. : 01 42 33 42 03, du 17 octobre au 29 décembre. (Durée : 1 h 05). Lecture-spectacle du Mensonge de Nathalie Sarraute par Tristan Le Doze les 7 et 8 décembre.

Photo Frank Vallet : Gabriel Le Doze.

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