Accueil > ELEKTRA de Richard Straus

Critiques / Opéra & Classique

ELEKTRA de Richard Straus

par Frank Langlois

Patrice Chéreau sublime trois femmes sans âge

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Absent du Festival d’Aix-en-Provence depuis 2007 (De la maison des morts de Janáček, en 2007), Patrice Chéreau a réalisé une prodigieuse Elektra, composée par Richard Strauss entre 1906 et 1908. Il a lui a porté un regard profondément novateur : les paroxysmes d’ancestrales haines (Strauss et son librettiste Hugo von Hofmannsthal y pressentaient la si proche conflagration mondiale) que valorisent les usuelles mises-en-scène (y compris celle, passionnante, de Herbert Wernicke en 1997) ont cédé la place à un entrelacs de déchirures familiales, claniques. Car cette « tragédie en un acte » peint l’acmé de l’attente (un Erwartung collectif, quelques années avant le monodrame de Schönberg) d’un clan et sa délivrance.

Dans cette production lyrique, Patrice Chéreau continue d’interroger les motifs pour lesquels les groupes humains, quels que soient leurs cadres sociaux et leur moment dans l’Histoire, se combattent ; il y poursuit son travail au cinéma (La reine Margot ; Ceux qui m’aiment prendront le train ; Son frère) et au théâtre (Phèdre de Racine). Le plus passionnant est que cette quête a autant à voir avec la muette expression physique et avec le silence qu’avec les fracas verbaux et avec la seule violence physique. Oui, Chéreau nous rappelle cette évidence : Elektra n’est pas qu’un uniforme crescendo vers un ubris final mais, au contraire, accueille de la musique-de-chambre et du « théâtre de chambre ».

Ici à son comble, l’art théâtral de Chéreau rend plus prégnantes et plus poisseuses encore ces inextinguibles animadversions familiales, comme si chaque personnage n’était pas seulement inscrit dans son présent mais au sein d’une (H)histoire, universelle dans le temps comme dans l’espace.

De cette histoire où un fantôme (Agamemnon) est plus vivant que ses familiers qui se lacèrent, le metteur-en-scène fait que ces trois femmes sont entre deux âges (ni vieux, ni jeune) et dans un unique corps social (les Atrides se distinguent peu de leur groupe ancillaire). Une ample et subtile palette de gris (presque sans aucune autre couleur) domine les costumes, les lumières comme la scénographie – une cour intérieure – où, furtivement, passe la mémoire de légendaires œuvres plastiques (Dürer, Rembrandt, Desiderio). Richard Peduzzi montre l’intérieur d’une citadelle qui, de ses hauts murs défensifs, écrase les personnages et est ainsi constituée : à jardin, un portail métallique cadenassé de l’intérieur ; à cour, deux huis si bas qu’ils se franchissent en ployant le corps ; au fond, une porte ménagée dans une grande alvéole architecturale. Avec fermeté, cohérence et précision, la direction d’acteurs cartographie et élucide chacune de ces relations inter-claniques et de ces blessures intimes.

Dans toute cette représentation, les moments bouleversants surabondent. En voici quelques-uns. Dès son entrée, Elektra danse, hallucinée et saccadée, puis se précipite, recroquevillée, au creux de sa tanière creusée dans le sol, tels Saint-Antoine ou Job. Elektra et sa mère se livrent un duel, plus venimeux que violent. Elektra et Chrysotemis dialoguent à tendresse mouchetée. Les retrouvailles, quasi-incestueuses, entre Oreste et Elektra font songer celles entre Siegmund et Sieglinde dans Der Ring des Nibelungen à Bayreuth, entre 1976 et 1980. Enfin, tout comme, en 1991 au Théâtre de l’Odéon, dans Le temps et la chambre de Botho Strauss, Anouk Grimberg sortait de scène avec une mémorable trajectoire ondoyante, Mikhaïl Petrenko a quitté le plateau, à jardin, avec une allure mécanique au moment où Agamemnon est évoqué.

Dans une distribution de très haut vol, Patrice Chéreau (et nombre de spectateurs avec lui) a retrouvé, avec émotion, des interprètes d’élection : outre, dans des petits rôles, Donald McIntyre (Wotan dans le fameux Ring ci-avant mentionné) et Franz Mazura (Schön dans Lulu, en 1979, à l’Opéra de Paris), Waltraud Meier (Isolde dans le Tristan wagnérien à la Scala de Milan, en 2007), cauteleuse et mélancolique Clytemnestre. Et en a découvert d’autres : Mikhayl Petrenko (enfin un Oreste tangible et humain) ; Adrianne Pieczonka (magnifique et ardente Chrysothemis, vocalement plus dense et plus proche d’Elektra qu’à l’ordinaire) ; et, bien entendu, Evelyn Herlitzius. Dans le rôle-titre, cette dernière a stupéfait, tant elle a offert de facettes : présente sur le plateau de bout en bout (une heure quarante !), elle a effacé les montagnes russes vocales de son rôle avec un souffle inextinguible, plus ductile qu’athlétique ; son timbre est beau, riche de mille couleurs, tandis que ses talents scéniques sont ceux d’une grande actrice (on pense à ceux de Dominique Blanc dans la Phèdre évoquée ci-avant).

Dans la fosse, l’Orchestre de Paris a été au mieux de ses compétences (notamment la qualité de ses solistes « souffleurs »). Son révélateur fut Esa-Pekka Salonen, assurément un des très grands chefs du moment. Sa connivence avec Patrice Chéreau a été idéale : lyrique, mobile, pleine et chambriste (avec seulement quelques fracas orchestraux).

Puisse cette production d’exception être reprise, au-delà des chanceux festivaliers aixois et de la Scala de Milan (en 2014) …

Elektra de Richard Strauss, tragédie en un acte, livret de Hugo von Hofmannsthal. Orchestre de Paris, direction Esa-Pekka Salonen, mise ne scène Patrice Chéreau ; Thierry Thieû-Niang (collaboration à la mise-en-scène) ; Richard Peduzzi (décors) ; Caroline de Vivaise (costumes) ; Dominique Bruguière (lumières). Avec : Evelyn Herlitzius (Elektra) ; Waltraud Meier (Klytämnestra) ; Adrianne Pieczonka (Chrysothemis) ; Mikhayl Petrenko (Orest) ; Tom Randle (Aegisth) ; Franz Mazura (der Pfleger des Orest) ; Florian Hoffmann (ein junger Diener) ; Donald McIntyre (ein alter Diener) ; Renate Behle (die Aufseherin & die Vertraute) ; Bonita Hyman (erste Magd) ; Andrea Hill (zweite Magd & die Schleppträgerin) ; Silvia Hablowetz (zweite Magd & die Schleppträgerin) ; Marie-Eve Munger (vierte Magd) ; Roberta Alexander (fünfte Magd). Coro Gulbenkian.

Festival d’Aix-en-Provence - Grand Théâtre de Provence, les 10, 16, 19 et 22 juillet, à 20 heures

08 20 922 923 _ www.festival-aix.com

Du 18 mai au 10 juin 2014, Teatro alla Scala à Milan

Photos Pascal Victor

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.