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Dutilleux avant Dutilleux

par Christian Wasselin

Pascal Rophé vient d’enregistrer cinq œuvres de relative jeunesse d’Henri Dutilleux, qui nous changent des Métaboles ou des concertos.

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HENRI DUTILLEUX (1916-2013) est célèbre pour avoir tellement ciselé ses partitions, et avec un soin tellement exigeant, qu’il nous a laissé seulement un petit nombre d’œuvres estimées dignes de figurer à son catalogue. Certes. Mais l’auteur de Mystère de l’instant poussait le scrupule jusqu’à porter un regard particulièrement sévère sur certaines de ses œuvres que les interprètes ont reconnues comme particulièrement réussies : c’est ainsi que sa Sonate pour piano, créée en 1948 par son épouse Geneviève Joy, a été inscrite au répertoire de bien des pianistes alors que Dutilleux lui-même aurait préféré qu’on l’oublie.

Il est d’ailleurs significatif qu’il ait biffé, sur l’épreuve d’une entrée qui lui était consacrée, destinée à paraître dans une encyclopédie de la musique, tout ce qui concernait les vingt ans qu’il a passés à la radio (de 1945 à 1963), en ajoutant ce mot dans la marge : « sans doute inutile », alors que c’est au cours de ce long séjour à la tête du service des illustrations musicales qu’il a pu mûrir son langage et qu’il a d’ailleurs écrit ses deux symphonies (créées en 1951 et en 1959 sous la direction, successivement, de Roger Désormière et de Charles Munch).

Le chef d’orchestre Pascal Rophé, directeur musical de l’Orchestre national des Pays de la Loire, a voulu aller voir du côté d’un autre jeune Dutilleux : celui qui a composé pour l’orchestre sans avoir tout à fait atteint la maîtrise qu’il déploie à partir des Métaboles (1965). Si les deux symphonies précitées n’ont pas été reniées par leur auteur, ce n’est pas tout à fait le cas du ballet Le Loup (créé en 1953 par la compagnie Roland Petit), que Dutilleux ne concevait pas comme une œuvre digne d’une exécution au concert. On l’écoute ici avec le plaisir de la découverte : Geneviève Joy n’avait pas tort d’affirmer que cette musique est « plus directe, plus simple » mais tout aussi distinguée que les symphonies de son mari. On se croirait au début en compagnie de Stravinsky, on croise plus loin Poulenc et Ravel, on croit reconnaître au passage Honegger, mais c’est au Prokofiev de Roméo et Juliette qu’on songe le plus, sans bien sûr que Dutilleux abandonne sa manière, faite notamment d’une orchestration très expressive, très fouillée, servie ici avec éclat par l’orchestre et son chef.

L’onde et la valse

La surprise est encore plus grande avec les extraits de la musique composée pour La Fille du diable, film d’Henri Decoin : là encore, de la musique soignée, même si elle sacrifie sans complexe aux canons du genre (ah, la valse de « La Fête au château » !), avec un usage curieux de l’onde Martenot sur des valeurs brèves dans le Prélude. Les Trois tableaux symphoniques, mise en forme pour le concert de la musique de scène écrite pour une adaptation des Hauts de Hurlevent, convainquent moins. Ils n’ont pas la verve du Loup et semblent plus contraints que la musique de La Fille du diable, comme si Dutilleux était mal à l’aise avec le genre de la musique illustrative élevée au rang de musique de concert. Il n’empêche, l’onde Martenot, dont on peut trouver le timbre irritant, est traitée ici avec beaucoup d’imagination.

Cet enregistrement comporte aussi quatre mélodies avec orchestre composées pendant la guerre, et surtout Trois Sonnets de Jean Cassou dont le premier et le troisième résonnent comme la mise à mort d’un amour dont ne resterait que l’arbre du deuxième pour seul décor. Il y a là une prosodie assez classique et une déclamation solennelle qui conviennent parfaitement à la voix expressive de Vincent Le Texier.

Dutilleux : Le Loup, 3 Sonnets de Jean Cassou, La Fille du diable (extr.), 4 Mélodies, 3 Tableaux symphoniques. Vincent Le Texier, baryton ; Orchestre national des Pays de la Loire, dir. Pascal Rophé. 1 CD Bis 1651.

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