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Critiques / Opéra & Classique

Didon et Énée les pieds dans l’eau

par Christian Wasselin

Après avoir connu des heures terribles, l’opéra de Purcell repart à la conquête des scènes. Et impose la personnalité d’Anne Rodier.

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Ce spectacle revient de loin. On se souvient de cette affaire de camion volé, dont Webthea s’est fait l’écho : un camion précieux entre tous, puisqu’il contenait les décors et les costumes du Didon et Énée produit par le Théâtre de la Mezzanine. On avait craint le pire, mais une grande partie du décor a finalement été retrouvée, ce qui manquait a pu être reconstitué, et les héros n’ont finalement manqué qu’une étape : celle de Colombes.

A Saint-Germain-en-Laye, le 5 avril, on a donc pu voir la scénographie de Michel Lagarde dans toute sa superbe : un système de tubulures métalliques et d’échelles, avec au sommet une petite maison à laquelle on peut aussi accéder par un ascenseur. Un décor gothique à sa manière, qui évoque tout à la fois une ville en ruines, un paysage industriel délabré, un rêve à la manière de Piranèse. A ses pieds, un plateau entièrement inondé confère au spectacle son étrangeté, des lumières élaborées (signées Jérôme Buet) et une somme d’accessoires hétéroclites permettant des images évocatrices, comme cette arrivée d’Énée qui surgit du brouillard ou cette descente aux enfers de Didon, allongée dans l’eau et peu à peu submergée par les vapeurs rougeoyantes.

Dans cette ambiance onirique, Denis Chabroullet a imaginé une mise en scène qui assigne à chacun sa vertu : à Didon sa gravité, à Énée son héroïsme, à Belinda sa fidélité, à l’Enchanteresse sa part de mystère, etc. Les situations sont clairement exposées, les épisodes articulés avec soin, on regrettera simplement la présence de deux danseuses perruquées de rouge (Virginie Avot et Marie-Pierre Pirson) qui, malgré leur talent, qu’elles chevauchent des motocyclettes ou jouent avec des arrosoirs, n’apportent rien au propos. De même les deux comédiens qui ne cessent d’aller et venir sur la scène, une blonde fatale et un porteur d’hélicon. Ah, cet hélicon ! Métaphore d’Anchise transporté sur le dos de son fils Énée ? Figure du souffle, de l’amour ? Laurent Marconnet, en tout cas, en joue peu, et c’est très bien, car les brefs moments sonores ajoutés à la partition de Purcell (bribes de musique amplifiée, bref chaos joué par les instrumentistes) ne sont que des anecdotes vite avortées.

Timbres et tempéraments
L’essentiel est que l’opéra soit là, dans son intégrité. Il est servi par une distribution fort bien choisie, qui permet à chaque personnage d’exister, cette fois par le timbre. On citera en particulier le beau métal de Thill Mantero (Énée), d’une virilité contenue, la Belinda d’une éloquente légèreté de Mayuko Karasawa, aussi souple vocalement que mobile scéniquement, ou encore le bouquet de voix composé par Antonia Bosco, Shigeko Hata et l’irrésistible Benjamin Clée (l’Enchanteresse et les deux Sorcières, soit mezzo, soprano et contre-ténor). Les petits rôles sont bien tenus, et les quatre voix du chœur apportent eux aussi couleur et relief à l’ensemble.

On gardera pour la fin la splendide Anne Rodier, qui est à la fois une voix et une présence. Une voix de soprano d’une belle matière, sans épaisseur ni dureté, qui fait de Didon une reine à la jeunesse soyeuse, capable aussi, avant son air final, de ces sonorités rauques qui rappellent Octavie répudiée dans Le Couronnement de Poppée. Ce qui nous vaut une composition nuancée mais sans la moindre monotonie (le rôle sollicite beaucoup le médium de la voix), grâce à l’intelligence du texte qui la sous-tend. Une présence, également : avec sa silhouette nettement dessinée (saluons au passage les costumes de Marion Duvinage), ses cheveux noirs dont elle se sert pour dire à la fois la douceur et l’égarement, sa lenteur stylisée, enfin, comme une réponse à l’agitation qui s’empare parfois du plateau, Anne Rodier est l’Ondine majestueuse de ce spectacle.

Un peu perdu dans les hauteurs, l’Ensemble instrumental baroque (six musiciens et le clavecin d’Hélène Dufour), sous la direction de Jean-Marie Puissant, ne déborde pas de sève mais assure un équilibre appréciable avec les chanteurs. Pari qui n’était pas gagné, a priori, dans le vaste Théâtre Alexandre Dumas, ses velours et ses moquettes.

Purcell : Didon et Énée. Avec Anne Rodier (Didon), Thill Manteron (Énée), Mayuko Karasawa (Belinda), Roselyne Bonnet des Tuves (Deuxième dame), Antonia Bosco (L’Enchanteresse), Shigeko Hata (La première sorcière, Un esprit), Benjamin Clée (La deuxième sorcière, Un esprit), Simon Parzybut (Le Marin). Mise en scène : Denis Chabroullet, direction musicale : Jean-Marie Puissant. Théâtre Alexandre Dumas de Saint-Germain-en-Laye, 5 avril 2011. Prochaines représentations : les 17 & 18 mai à La Coupole, scène nationale de Sénart (Combs-la-ville), le 20 mai à L’Apostrophe, théâtre des Louvrais (Cergy-Pontoise), en juin au Portugal (le 2 à Guarda, le 4 à Guimaraes, les 8 & 9 à Viseu), le 22 septembre au Théâtre d’Esch-sur-Alzette (Luxembourg).

Photo : Didon-Anne Rodier faisant ses adieux à Belinda (crédit Christophe Raynaud Delage).

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