Death in Venice/Mort à Venise de Benjamin Britten

Venise crépusculaire mise en beauté

Death in Venice/Mort à Venise de Benjamin Britten

La Monnaie de Bruxelles lance l’an neuf avec un spectacle enchanteur. Un hymne à la beauté réalisé par Deborah Warner et son équipe au service d’une œuvre superbe trop rarement jouée : Death in Venice, chant du cygne du compositeur anglais Benjamin Britten (1913-1976) dédié à son compagnon le ténor Peter Pears. Tirée d’une nouvelle de Thomas Mann parue l’année même de la naissance de Britten, cette Mort à Venise connut une consécration mondiale en 1971 avec le film de Luchino Visconti où Dirk Bogarde et la 5ème symphonie de Mahler jouaient les rôles principaux.

Deux ans plus tard, Britten mit à son tour la nouvelle de Mann en musique. Une musique d’une formidable richesse, constamment aux aguets de sonorités venues d’ailleurs mêlées en un écheveau serré aux harmonies et rythmes traditionnels. Xylophones et percussions répondent aux vents et soutiennent les plages narratives à la manière d’un continuo. Plus encore que dans les autres ouvrages de Britten, c’est le texte qui est ici mis en musique, c’est du théâtre articulé autour des superbes monologues et dialogues du livret de Myfanwy Piper.

Si cette Mort à Venise est si peu jouée, ses difficultés de réalisation en sont sans doute la cause avec sa distribution pléthorique et ses changements de décors à la pelle. Autant d’obstacles que Deborah Warner lève dans un mouvement incessant où les espaces se succèdent dans une fluidité qui les rend quasiment évidents. L’autre argument facilitant la réalisation d’un projet de cette envergure vient du principe de coproduction qui permet de rentabiliser un tant soit peu l’investissement artistique et budgétaire. Ici l’ENO/English National Opera est partie prenante, c’est chez lui à Londres que la production fut créée et unanimement acclamée.

La moiteur mortifère d’une épidémie de choléra

Gustav von Aschenbach, aristocrate allemand, écrivain célèbre se sent en panne d’inspiration et part à Venise tant aimée pour y puiser de nouveaux souffles. Il est veuf, sa fille unique a fait sa vie au loin, et, au bord de la lagune, à l’ombre de la Sérénissime, dans son palace ancré sur les plages du Lido, il fera la découverte d’un sentiment inconnu et ravageur, l’amour coup de foudre pour un adolescent à la beauté androgyne, Tadzio, enfant d’une famille polonaise en villégiature. Il ne se passera rien, ils ne se parleront jamais, ils se croiseront çà et là, échangeront à peine quelques regards, mais la passion va dévorer l’intellectuel qui s’interroge sur les raisons de ses pulsions, sur la culpabilité qu’elles engendrent dans la conscience de sa caste, sur ses rêves hantés par Apollon/Eros et Dionysos. Tandis que Venise crépusculaire, balayée par le sirocco, glisse dans la moiteur mortifère d’une épidémie de choléra…

On se croirait au cinéma, le découpage du livret s’y prête, les décors de Tom Pye se succèdent dans un glissando visuel, des panneaux descendent des cintres, des voilages frémissent au vent, des miroirs au sol où Tadzio se mire comme Narcisse, quelques accessoires, chaises longues, tables ou cabines de bain et les lumières féeriques de Jean Kalman qui métamorphosent les lieux. Ombres chinoises, contre-jours, douceurs des sépias, costumes d’une élégance raffinée signés Chloé Obolensky… Depuis Giorgio Strehler on n’avait rien vu d’aussi beau sur une scène.

Les paris de beauté de Deborah Warner

Sur la plage des garçons se prennent pour des acrobates, dansent, jouent au ballon, organisent de petites rixes : la chorégraphie de Kim Brandstrup est si juste et si naturelle qu’elle fait oublier qu’il s’agit d’un ballet. La direction d’acteurs de Deborah Warner n’est pas en reste : précise, fouillée, visant le cœur des choses et des hommes. En ces temps où le réalisme et les laideurs du « hard and trash » sont devenus le must qui envahit les plateaux, sa poésie apparaît presque comme une provocation. Il y a un mois à Paris, elle avait osé le même pari de beauté avec Didon et Enée de Purcell à l’Opéra Comique (voir webthea du 5 décembre 2008).

A Bruxelles, le ténor Ian Bostridge, souffrant, initialement prévu pour le rôle de von Aschenbach fut remplacé par John Graham-Hall qui s’offre ainsi la chance d’une vraie consécration : flegme britannique, diction impeccable, belle maîtrise vocale et jeu oscillant entre burlesque et pathétique comme si l’intelligence supposée du personnage l’empêchait de se prendre tout à fait au sérieux. Tour à tour voyageur, gondolier, coiffeur, directeur de palace, et même Dionysos, le baryton Andrew Shore passe d’une silhouette à l’autre avec un humour décapant. Le jeune danseur Leon Cooke est tout en grâce l’ange dont la beauté tourne la tête de l’écrivain, le contre-ténor William Towers apporte une élégance nonchalante aux apparitions d’Apollon. Tous les seconds rôles sont parfaitement à leurs places. La direction de Paul Daniel toute de souplesse et luminosité fait planer haut l’orchestre, les chœurs sont étonnants dans leurs multiples interventions chantées et jouées.

Un bonheur.

Death in Venice de Benjamin Britten, livret de Myfanwy Piper d’après Thomas Mann. Orchestre symphonique et chœurs de La Monnaie, direction Paul Daniel, mise en scène Deborah Warner, décors Tom Pye, costumes Chloé Obolensky, lumières Jean Kalman, chorégraphie Kim Branstrup. Avec John Graham-Hall (Ian Bostridge chantera les deux dernières représentations), Andrew Shore , Leon Cooke, Williams Tower…

Bruxelles, La Monnaie, les 15, 16, 20, 22, 23, 24, 27, 28 & 29 janvier à 19h, le 18 à 15h

+32 (0) 70 233 939 – www.lamonnaie.be

Crédit photos : Johan Jacobs

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage, elle...

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