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Critiques / Opéra & Classique

Das Liebesverbot - La Défense d’aimer de Richard Wagner

par Caroline Alexander

Un Wagner débutant et tout sourire à découvrir en première française….

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Etrange destin d’un opéra maudit ! Maudit par son auteur et compositeur qui au sortir de l’adolescence tentait pour la troisième fois d’entrer dans la cour des grands de la vie musicale. Cent quatre-vingt ans après sa création – et unique représentation à Magdebourg le 29 mars 1836 - L’Interdiction d’aimer/Das Liebesverbot d’un Richard Wagner débutant titille les curiosités.
Tout juste après le Teatro Real de Madrid et avant Leipzig et Moscou, l’Opéra National du Rhin de Strasbourg vient de réveiller l’unique opéra-comique de celui qui allait devenir le créateur d’un modèle lyrique nouveau et le chantre de Bayreuth.

A 21 ans, le jeune et impatient Wagner avait déjà imaginé des Noces (Die Hochzeit) qu’il abandonna et composé ses Fées (Die Feen). Sa troisième tentative lui fut inspirée par l’inclassable Measure for measure de Shakespeare, pièce oscillant entre drame et comédie, entre rires, morales et réflexions politiques. Mesure pour mesure, œil pour œil, une histoire d’amour, de sexe et de puritanisme où est pris celui qui croyait prendre. Le jeune Wagner l’adapte à ses besoins, à ses désirs. Il en transpose les rebondissements d’Autriche en Sicile, de Vienne à Palerme, élimine le rôle du duc - tireur de ficelles, adepte de liberté -, et offre aux personnages un carnaval qui servira de tremplin à l’heureux dénouement.

Angelo le juge intraitable shakespearien devient Friedrich, l’occupant allemand qui fait régner sur la ville une malveillante austérité. Alcool, cigarettes et surtout sexe deviennent des interdits pouvant entraîner la peine de mort. Ce sera le cas pour Claudio qui a eu des rapports intimes avec sa fiancée avant mariage. Pour faire lever la sanction, sa sœur Isabella, novice dans un couvent, intervient auprès du tyran. Celui-ci, grisé par le charme de la jeune femme, lui promet de libérer le condamné si elle accepte de coucher avec lui. Plutôt que de choisir entre son honneur et la vie de son frère, Isabella imagine un stratagème qui confondra le despote : un rendez-vous masqué où Mariana, son épouse bafouée, prendra sa place…

L’imaginative Mariame Clément qui signe la mise en scène strasbourgeoise, déplace à son tour l’intrigue et ses rebondissements. Un lieu unique une brasserie qu’on imagine plus volontiers dans les environs de Munich qu’en bordure de la Méditerranée. Les hommes de main, les sbires du tyran y portent culottes de peau, bretelles et chapeau à plumet du plus pur style tyrolien.


Les anachronismes tourbillonnent sans retenue, Luzio, le coureur de jupons, devient mousquetaire cousin de d’Artagnan, en fourreau rouge pailleté, Dorella annonce ses penchants légers, un distributeur de préservatifs est suspendu derrière le bar, Pierrot et Colombine se font des mamours tandis que, sur injonction du maître – et clin d’œil à l’actualité —, les femmes nouent un foulard sur leurs cheveux. Si les « seconds degrés » chers à Mariame Clément pimentent joliment ses partis-pris, ils en brouillent parfois les pistes : que les serveuses de la taverne se métamorphosent en nonnes pieuses et que la guinguette se fasse passer pour un couvent, n’est pas toujours évident. Au final la foule trépidante du carnaval réhabilité porte les masques, les boucliers, les cuirasses et les casques des futures walkyries.

Mais le Walhalla est encore loin. Le jeune Wagner puise ses frissons chez Rossini, quelques songes chez Mozart, des soupirs chez Donizetti, des pulsions chez Auber. Il n’a pas encore déterminé le style qui fera sa gloire, mais déjà on l’entend venir, il charge gaiement les pétillements à l’italienne et les cadences à la française. Le Tannhäuser prochain se pointe et le futur Hollandais amorce son envol.
En complicité avec Constantin Trinks le chef d’orchestre, Mariame Clément installe sur scène, un pianiste qui s’amuse à égrener des notes piquées dans l’avenir, un peu de Tristan, de Siegfried et autres….

L’ensemble est enlevé sans temps mort. Les trois heures du spectacle passent au trot (une réduction par rapport à l’original qui devait en durer 5). La distribution est homogène : Robert Bork s’empare avec une froideur bouffonne du méchant Friedrich, Marion Ammann affronte en vigueur les aigus vertigineux d’Isabella, Thomas Blondelle et Benjamin Hulett – Claudio et Luzio – sont de parfaits jeunes premiers aux timbres à la fois fermes et légers, Wolfgang Bankl compose un Brighella, l’homme de main, aux sonorités et au jeu burlesques. Mention spéciale pour la jeune Agnieszka Slawinska, irrésistible de grâce en Mariana, la pudique répudiée.

Constantin Trinks retrouve avec bonheur l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg qu’il dirigea en 2013 pour Tannhauser du même Wagner. Il connaît son homme, il connaît son Liebesverbot dont il mena les ricochets lors d’une unique version de concert à Bayreuth. Il lui insuffle sa vitalité enjouée, son énergie juvénile, sa précision de géomètre.
Le chœur de l’Opéra national du Rhin ne se contente pas de chanter avec ardeur, il joue, il danse, il s’amuse et son plaisir visible en devient contagieux.

Point culminant de l’avant dernière saison programmée par Marc Clémeur, cette Défense d’Aimer autorise tous les enthousiasmes.

Das Liebesverbot - La Défense d’aimer, de Wagner livret du compositeur d’après Measure for measure de Shakespeare. Orchestre Philharmonique de Strasbourg, direction Constantin Trinks, Chœur de l’Opéra National du Rhin, direction Sandrine Abello. Mise en scène Mariame Clément, décors et costumes Julia Hansen, lumières Marion Hewlett, chorégraphie Mathieu Guilhaumon. Avec Robert Bork, Agnieszka Slawinska, Benjamin Hulett, Thomas Blondelle, Marion Ammann, Wolfgang Bankl, Peter Kirk, Jaroslaw Kitala, Norman Patzke, Hanne Roos, Andreas Jaeggi .

Strasbourg – Opéra National du Rhin, les 13, 17 & 19 mai à 20h, les 8 & 22 mai à 15h.
+33 (0)825 84 14 84
Mulhouse – La Filature , le 3 juin à 20h, le 5 à 15h.
+33 (0)3 89 36 28 28

Photos :Klara Beck, Alain Kaise

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