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Critiques / Opéra & Classique

DER KAISER VON ATLANTIS de Viktor Ullmann

par Caroline Alexander

Quand la mort se met en grève, la vie n’a plus de sens…

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Un empereur rêvant de puissance absolue, décide de lancer une guerre totale, la guerre de tous contre tous, pour rester seul à dominer le monde. Lorsque La Mort entend l’annonce de cette décision, elle se révolte. Lasse de travailler au service d’illuminés sanguinaires, elle brise son épée – (sa faux ?)– et se met en grève…

Le sujet de cette fable singulière fut imaginé dans le lieu le moins approprié aux rêveries allégoriques, un camp de concentration, antichambre de mort certaine, le camp de Theresienstadt-Terezin, à une heure de route de Prague. Les nazis en avaient fait une forteresse en trompe l’œil pour justifier l’entreprise de leur solution finale. Ils voulaient faire croire au monde, et plus particulièrement à la Croix Rouge Internationale, qu’ils avaient bâti une ville refuge pour les artistes juifs. De fait il y en avait un certain nombre chargé d’animer le camp en concerts divers et en représentations théâtrales pour les visiteurs de passage. Mais ils ne constituaient qu’une petite minorité au milieu de quelques dizaines de milliers de détenus, hommes, femmes, enfants, vieillards qui, soumis à des traitements monstrueux, mouraient d’épuisement sur place ou étaient expédiés vers les chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau.

Pour rendre compte du bref opéra que Viktor Ullmann composa sur place, il est essentiel d’en connaître le contexte, comme le signalait Charles Rosenbaum dans sa chronique du 8 mai 2006 (voir WT 925). Contexte humain et historique. Né en 1898, Viktor Ullmann était, avant l’arrivée d’Hitler, l’une des figures renommées de la vie musicale en Allemagne, auteur d’une musique où se croisent les innovations et influences de contemporains comme Schönberg, Zemlinsky (dont il fut l’élève), Hindemith, Berg ou Kurt Weill, sans oublier les effluves sonores du jazz venus d’Amérique. Déporté à Terezin en 1942 il y rencontra le peintre et poète Pietr (Franz Peter) Kien.

Ensemble ils imaginèrent ce drame visionnaire, symbole de leur condition, où un tyran totalitaire voit s’effondrer son entreprise de destruction par le soudain refus de La Mort d’en achever le déroulement. D’autres personnages viennent illustrer l’impossibilité d’exister sous cette dictature. Arlequin, figure de la vie, ne fait plus rire personne et ne sent plus le temps passer, alors il joue au marchand de jours avec La Mort. Le Tambour, porte-parole de l’Empereur, et Le Haut-Parleur qui en répand l’écho, obéissent au maître. Deux soldats dont l’un se révèle être une ravissante jeune fille vont s’aimer malgré et contre tout. Dégoûtée, La Mort démissionnera. Les pendus resteront accrochés à leurs potences sans rendre l’âme, les malades ne cesseront jamais de souffrir, la terre se peuplera de morts vivants.

La Mort regrette ce qui aurait dû rester son destin : « Je suis La Mort, dit-elle, La Mort Jardinière et je sème du sommeil dans les sillons labourés par la douleur, j’arrache les mauvaises herbes flétries de créatures fatiguées, je fauche le grain mûr de la souffrance dans les campagnes. Je suis celle qui libère de la peste et non la peste elle-même  »… Car elle sait La Mort que sans elle, la vie n’a plus de sens.

Ullmann élabora sa partition pour les instruments disponibles dans le camp, on ne sait par quel hasard, un harmonium, un piano, un clavecin, un saxophone, une guitare, un banjo… Semée d’humour et de dérision tragique sa musique fait grincer la mémoire. A Theresienstadt elle ne fut exécutée qu’une seule fois au cours d’une répétition, puis aussitôt censurée. Les dignitaires nazis ne furent pas dupes de l’analogie entre l’empereur Overall (« über alles ») de la fable et la réalité de leur Führer, ni de la distorsion en mode mineur effectuée sur leur hymne national Deutschland « über alles ». En octobre 1944, Ullmann et Kien furent convoyés à Auschwitz et aussitôt gazés au Zyklon B. Ils avaient confié les pages de la partition et du livret à leur ami Emil Utitz qui survécut, et qui put ainsi en transmettre les pages au musicologue Adler, autre proche d’Ullmann. La première création scénique de l’œuvre eut lieu à Amsterdam en 1975.

Dans le cadre de la saison de l’Arcal, Louise Moaty et l’Ensemble Ars Nova proposent une version puissamment évocatrice. La mise en scène de Moaty, fine connaisseuse de répertoire baroque, souvent en association avec Benjamin Lazar, joue sur une sobriété qui frappe. Le décor d’Adeline Caron reconstitue la silhouette d’un mirador, élément symbole de surveillance, propre à toutes les prisons, à tous les camps. D’immenses draps blancs aux rondeurs de toiles de parachutes, se gonflent, dansent, s’affaissent dans une chorégraphie de spectres. Du noir, du rouge, des brumes qui s’évaporent jusque dans la salle, des lumières rasantes, des costumes à la fantaisie discrète… Philippe Nahon dirige les musiciens d’Ars Nova avec une précision qui découpe l’air. Amplifiée, la voix du Haut-Parleur gicle comme une gifle. La basse Wassyl Slipak lui prête, en voix off, ses graves d’ébène puis les lance en direct pour jouer et chanter La Mort. Son jeu détaché, sa haute stature en font un être à la fois imposant et singulièrement humain. Pierre Yves Pruvot, baryton à la présence massive impressionne en empereur d’abord aboyeur d’ordres puis en demandeur pathétique de réconciliation avec la fin de vie. Anna Wall, le Tambour, Sébastien Obrecht, tour à tour Arlequin et le soldat amoureux, Natalie Perez, Bubikopf-la jeune fille, assument chacun la musique et les ombres portées par cette œuvre unique, indissociable de l’histoire dont elle restera à jamais le témoin.

Der Kaiser von Atlantis de Viktor Ullmann, livret de Pietr Kien, ensemble instrumental Ars Nova, direction Philippe Nahon, mise en scène Louise Moaty, scénographie Adeline Caron costumes Alain Blanchot, lumières Christophe Naillet. Avec Pierre-Yves Pruvot, Wassyl Slipak, Sébastien Obrecht, Anna Wall, Natalie Perez.

Théâtre de l’Athénée jusqu’au 30 janvier 2014 à 20h

01 53 05 19 19 – www.athenee-theatre.com

Et en tournée :

11 février 2014 à 20h30 : à Niort – Le Moulin du Roc

13 février 2014 à 20h30 à Poitiers – TAP

5 avril 2014 à 20h à l’Opéra de Massy

9 avril 2014 à 20h30 Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines

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