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Critiques / Théâtre

Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand

par Gilles Costaz

Tempête sous un panache

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Les Français ne peuvent pas se passer du Cyrano de Rostand. Lourde à monter (c’est toujours une grosse production), difficile à jouer (c’est la pièce la plus longue du répertoire), l’œuvre revient régulièrement à l’affiche. La dernière mise en scène était celle de Denis Podalydès à la Comédie-Française avec Michel Vuillermoz dans le rôle-titre. Voici celle de Gilles Bouillon à Tours puis à Paris et partout en France avec Christophe Brault. Il y a évidemment moins de moyens dans ce nouveau spectacle moins fortuné, mais peut-être plus de fluidité et de fidélité. Ils ne sont que dix-huit acteurs en scène ! Et le texte a été légèrement allégé. L’optique de Bouillon est de laisser au second plan (sans l’enlever) la musique cocardière et d’entrer au plus profond dans la personnalité complexe du mousquetaire-poète. Ce maître du panache, en effet, accumule les contradictions : il est amoureux mais ne vit son amour que par procuration, en écrivant les lettres de Christian qui décroche la passion de Roxane à sa place, il est tonitruant et brisé, il brandit l’épée et le mot qui blesse mais il est le plus écorché, il triomphe sur le terrain des joutes et échoue dans sa vie privé. Donc cette nouvelle vision va chercher la tempête sous le crâne, ou plutôt sous le panache – le mot favori, le slogan de Cyrano.

Ainsi moins bravache que ne le veut la tradition, plus songeur, plus blessé, le cadet de Gascogne traverse-t-il ce grand feuilleton qui va des tréteaux de Paris où joue avec emphase le pompeux Champfleury à la maison de retraite où le héros meurt en lâchant le secret de sa vie. Le dispositif mobile de Nathalie Holt qui déplace à loisir sa tourelle, ses murs et ses terrasses de planches permet une métamorphose des lieux où l’action va généralement vite et freine sous l’effet des silences et des émotions. La soirée flamboie et se suspend selon les humeurs changeantes de Rostand, dont la forte mise en scène de Bouillon suit la pensée douloureuse et blagueuse, toujours en volte-face. Cyrano, c’est Christophe Brault que sa brillante carrière d’acteur avait plutôt trempé dans le répertoire contemporain et qui, peut-être pour cette raison, fait sonner les vers dans une vibration fort émouvante et trace dans ses sinuosités ce long parcours d’homme vainqueur et vaincu : un très grand « athlète affectif » pour reprendre l’expression d’Artaud (quant à son nez, il est discrètement allongé, comme si l’angoisse de Cyrano venait d’ailleurs et de sa part la moins visible). Emmanuelle Wion compose habilement une Roxane plus femme de lettres que séductrice, donc une séduisante femme de lettres. Thibaut Corrion, qu’on n’avait plus vu depuis sa remarquable interprétation du Cid mis en scène par Alain Ollivier, donne au rôle un peu falot de Christian un éclat imprévu. Autour d’eux tout un chacun confère du relief à son personnage pour que l’intériorisation du héros n’enlève rien à la fièvre aventureuse de l’histoire : Philippe Lebas, Marc Semiaticky, Léon Napias, Xavier Guittet et même les acteurs du Jeune Théâtre en région Centre (les comédiens fraîchement sortis de l’école du Centre dramatique de Gilles Bouillon) qu’ils soient travestis en mousquetaires ou en bonnes sœurs selon les circonstances…
Sous l’héroïsme la déchirure, mise à nu comme rarement.

Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand, mise en scène de Gilles Bouillon, scénographie de Nathalie Holt, costumes de Marc Anselmi, lumières de Michel Theuil, musique d’Alain Buel, dramaturgie de Bernard Pico, maquillages et coiffures d’Eva Gorszczyk, création du nez de Cécile Kretschmar, avec Christophe Brault, Thibaut Corrion, Emmanuelle Wion, Cécile Bouillot, Xavier Guittet, Philippe Lebas, Denis Léger-Milhau, Léon Napias, Marc Siemiaticky, Louise Belmas, Pauline Berlani, Stephan Blay, Edouard Bonnet, Brice Carrois, Laure Coignard, Richard Pinto, Mikael Teyssié. Production du Centre dramatique de Tours (le Nouvel Olympia). Théâtre de la Tempête, cartoucherie de Vincennes, Paris, tél. : 01 43 28 36 36, jusqu’au 12 décembre. Puis en tournée jusqu’au 31 mai. Durée : 2 h 35

photo François Berton

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