Accueil > Conversations entre Primo Levi et Ferdinando Camon

Critiques / Théâtre

Conversations entre Primo Levi et Ferdinando Camon

par Gilles Costaz

La parole d’après le génocide

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Deux grands écrivains italiens dans le silence d’un entretien échelonné sur plusieurs années. Silence ? Oui, car les deux hommes parlent à voix basse, avec le poids de ce terrifiant XXe siècle où a été perpétré le génocide des juifs. Ces écrivains sont Primo Levi, rescapé d’Auschwitz, de culture juive, et Ferdinando Camon, plus jeune, profondément chrétien. Comment la barbarie nazie a-t-elle pu avoir lieu ? Comment Levi a-t-il pu survivre ? Comment a-t-il été changé par cette épreuve ? Quels souvenirs conserver ? Que peut, pour l’Histoire et la réflexion politique, la littérature ? Qu’apporte aussi le regard de la science, puisque Levi était chimiste ? Les questions de Camon sont discrètes. Les réponses de Levi sont amples, mais serrées, sans développements excessifs, sans mots inutiles. Au bout du compte, il ne s’agit ni de s’apitoyer ni de faire une œuvre exhaustive d’historien, juste de dire ce qu’on a de plus profond en soi, de laisser pour l’avenir quelques pensées qui, si elles traversent le temps, seront toujours d’une inoxydable vérité.
Les deux hommes sont assis, quittent quelquefois leur chaise, mais leur dialogue est calme. Jamais d’accélération, de nervosité, d’impatience. Une conversation d’ais, ou du moins d’intellectuels qui s’estiment et ne visent à aucune préséance. Dominique Lurcel, dont la compagnie Les Passeurs de mémoires produit le spectacle avec le théâtre de l’Imprévu d’Eric Cénat, est un artiste du théâtre politique à voix basse : dans chacune de ses réalisations, qu’il s’agisse du génocide des juifs, de la guerre d’Algérie, des massacres au Rwanda, le ton est posé pour que l’expression de l’âme et la force du témoignage parviennent par les voies d’un théâtre secret, suspendu entre hier et aujourd’hui. Gérard Cherqui interprète un Primo Levi qui semble avoir triomphé de la souffrance, de la haine et de l’amour (car il paraît apaisé, dans une distance avec le passé qui a le masque d’une apparente sérénité ; on n’imagine pas que l’écrivain se donnera la mort peu après ces discussions enregistrées entre 1982 et 1986). Le jeu feutré de Cherqui intériorise le rôle de façon très savante. Eric Cénat endosse la personnalité de Ferdinando Camon dans le retrait, la sobriété, l’attention, avec un art fort subtil du second plan. Ce qui se dit là est évidemment capital, le spectacle de Lurcel ; Cherqui et Cénat est d’autant plus fort qu’il met en valeur sans éclats dans la voix et le style cette pensée éclatante.

Conversations ou Le Voyage d’Ulysse d’après Conversations avec Primo Levi de Ferdinando Camon, traduit par André Maugé (Gallimard), adaptation d’Eric Cénat, Gérard Cherqui et Dominique Lurcel, mise en scène de Dominique Lurcel, lumière de Philippe Lacombe, costumes d’Elisabeth de Sauverzac, avec Eric Cénat et Gérard Cherqui.

Théâtre Essaïon, les lundi et mardi 19 h 30 ; tél. : 0142 78 46 42, jusqu’au 26 mai.

Photo Philippe Lacombe.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.