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Critiques / Théâtre

Comment vous racontez la partie de Yasmina Reza

par Gilles Costaz

Un écrivain dans le cirque culturel

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Le monde culturel français, et de préférence dans sa dimension régionale, quelques auteurs l’avaient déjà épinglé sur scène. Jean-Luc Lagarce s’était moqué des notables recevant un délégué du ministère de la Culture dans Les Prétendants et Christophe Pellet, dans La Conférence, s’était souvenu d’une invitation à venir parler dans un Centre dramatique où tout respirait la médiocrité. A son tour, Yasmina Reza aborde ce thème-là, mais en précisant, dans les entretiens qu’elle a donnés, que la satire n’est pas son objectif et que sa pièce est le tableau de solitudes se côtoyant et se rapprochant le temps d’une harmonie éphémère. On est là dans une ville imaginaire qui ressemble à bien des chefs-lieux, Vilain-en-Volène. Le responsable de la salle polyvalente, Roland, a invité une romancière, Nathalie Oppenheim, à venir parler de son nouveau livre, Le Pays des lassitudes, et à en lire quelques extraits. La rencontre publique a lieu et se fait en compagnie d’une journaliste locale, une mondaine aux mots acérés. Celle-ci ne cesse de poser des questions qui semblent dépassées et déplacées à l’écrivain. La littérature, c’est autre chose que la vie privée ; l’auteur n’a pas à donner de prétendues clefs à ceux qui cherchent du sensationnalisme et n’ont d’analyse que biographique et journalistique, réplique l’interviewée.
Le débat est un duel à fleurets mouchetés, parfois cruel. Il est suivi d’une réception donnée par le maire dans les coulisses. Là, les malentendus rebondissent, car le maire, lui aussi, croit tout savoir de la littérature. L’alcool affaiblit les tensions et, quand tout le monde se met à chanter un vieux tube de Gilbert Bécaud, Nathalie, les vraies affinités se dessinent. Nathalie Oppenheim n’adopte pas une attitude hautaine, même à l’égard de la journaliste insolente. Chacun pourra « raconter la partie » qui n’aura été, sans doute (mais comment en être sûr ? ), qu’une étape légère dans la vie de chacun.
Toujours secrète, entre émotion et distance, mi-froide, mi-brûlante, Yasmina s’amuse beaucoup à peindre ce monde étriqué où elle s’est sans doute trouvée souvent, et livre, en second plan, un discret manifeste pour la littérature et l’indispensable solitude de l’écrivain. Ses personnages et ses répliques sont toujours sur un grill délicat : ils sont comiques mais, derrière leurs ridicules, leur grandeur et leurs petitesses se relient à toute une vie suggérée. Dans un décor remarquable de Jacques Gabel, qui a la même ironie discrète pour représenter ces bâtiments trop grands et trop clinquants, les quatre comédiens jouent à petites touches cette comédie du malentendu entre l’artiste et les professionnels de la culture. Zabou Breitman incarne l’écrivain comme une femme maladroite, godiche même, parce que son personnage n’hésite pas sur ce qu’il a à dire mais sur l’attitude à adopter : c’est une composition très belle et inattendue. Dominique Reymond, transformée en blonde égérie, est fort drôle en journaliste qui est devenue une institution de la pensée superficielle à la mode. Derrière le charme salonnard, la vanité et le vide. Comme c’est bien joué ! Romain Cottard est la découverte du spectacle : à travers un humour traversé de sensibilité, il donne au personnage de responsable culturel une vérité plaisante et attendrissante, faite à la fois de maladresse et de légèreté. André Marcon (qui ne tient pas le rôle du maire tous les soirs, il le joue en alternance avec Michel Bompoil) assure le rôle du grand notable bravache et alcoolique dans sa manière musclée de grand acteur taurin ; il fait vibrer au plus fort l’image d’un homme politique enivré de ses concepts si scolaires !
On pourra être décontenancé par la mise en scène lente, rythmée de silences et de temps morts, de Yasmina Reza. Mais c’est précisément le style de l’auteur-metteur en scène, saisissant l’aspect flottant d’une rencontre publique et privée qui voudrait être percutante et qui balbutie, les dialogues ratés du cirque culturel. La soirée, pernicieuse et pourtant douce, est un vrai régal.

Comment vous racontez la partie de et mis en scène par Yasmina Reza, décor de Jacques Gabel, lumières de Roberto Venturi, costumes de Nathalie Lecoultre, son de Xavier Jacquot, chorégraphie de Marion Lévy, coiffures et maquillages de Raymond Marietti, avec Zabou Breitman, Romain Cottard, André Marcon (en alternance avec Michel Bompoil), Dominique Reymond.

Théâtre du Rond-Point, tél. : 01 44 9598 21, jusqu’au 6 décembre, puis en tournée jusqu’au 31 mars. Texte aux éditions Flammarion. (Durée : 1 h 50).

crédit : Pascal Victor/ArtcomArt

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