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Ciel avec trou noir de Caroline Alexander

par Gilles Costaz

Une quête passionnée de la vérité

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La persécution et l’extermination des juifs pendant la Seconde Guerre représentent des tragédies par millions, que les informations souvent très sèches de l’Histoire ne pourront jamais évoquer totalement. Aujourd’hui, il y a encore des gens, foudroyés par ces événements mais défiant l’oubli et le temps, qui parlent avec leur la plume, car ils ont le don d’écrire. Ils ajoutent beaucoup à ce que nous savions et à ce que nous croyions savoir. C’est le cas du metteur en scène Gabriel Garran se souvenant de son enfance de petit garçon du IVe arrondissement de Paris, soudain privé de son père, soudain emmené en province, à Romans, soudain caché : son ouvrage, Géographie française (éd. Flammarion, voir l’article de Dominique Darzacq, mis en ligne le 17 mars sur Webthea) est une lumière posée dans la nuit. C’est à présent le cas de la journaliste Caroline Alexander qui, avec Ciel avec trou noir, conte une histoire personnelle particulièrement bouleversante, liée à la disparition d’une partie de sa famille en 1941.
Caroline Alexander est notre amie – elle travaille à Webthea où elle dirige la rubrique musicale. Mais l’amitié n’est pour rien dans l’émotion qui s’empare du lecteur une fois plongé dans cette narration en forme d’enquête, de spirale dans le passé. Pendant plusieurs décennies, Caroline Alexander a cherché la vérité sur le destin de ses parents et de son frère. Pour le père, n’en parlons guère. Peu doué pour le courage, il avait fui en Angleterre dès 1939, abandonnant femme et enfant (un avis de recherche d’Etat à Etat sera nécessaire pour le retrouver après la guerre). Mais la mère et le frère aîné, âgé de huit ans quand il disparut avec elle, par quelles épreuves et par quels chemins sont-ils passés avant d’être frappés par une mort inéluctable ? Au début de cette décennie 2010, Caroline Alexander ne le savait pas. Soixante-dix ans après la guerre, elle n’avait recueilli que des bribes d’informations, contradictoires et approximatives.
Un mystère enfin résolu
Peut-on vivre sans savoir ce que vécurent et subirent une mère et un frère passionnément aimés ? Peut-on vivre sans savoir s’ils ont été séparés ou s’ils ont survécu l’un à côté de l’autre avant de mourir ? On peut vivre, bien sûr, mais déchiré et hanté par un besoin de combler une angoisse qui reste sans réponse. Caroline Alexander a voulu savoir, elle ne s’est pas résignée. Elle pensa constamment à ses chers absents alors qu’elle effectuait un beau parcours professionnel, de Bruxelles à Paris, d’abord comme actrice, puis comme journaliste, écrivant à L’Express, au Matin de Paris, aux Echos, comme critique théâtrale et musicale. Elle avait cinq ans quand Henny-Henriette, sa mère, et Gert, son frère, avaient été enlevés, elle-même avait été prise en charge par sa tante. Ensuite, à leur sujet, ce ne furent que silence et nouvelles incohérentes. L’occasion d’entrouvrir le passé se présenta en 1989 quand la ville natale de Caroline, Mönchengladbach (en Rhénanie-Westphalie), invita, dans un élégant geste de remords, les survivants qui avaient été autrefois les citoyens de la ville. Caroline n’était, en réalité, pas invitée mais elle accompagna sa tante. Là, le rideau commença à se déchirer, les visiteurs pouvant revoir la ville et interroger les historiens locaux. Caroline apprit qu’elle était née au-dessus d’un bordel, car les juifs n’avaient pas droit à l’hôpital. Quant à la mère et au frère, documents et témoins laissaient entendre qu’ils avaient sans doute été exécutés lors d’un transfert à Riga. Mais les interrogations n’obtenaient, dans cette ville allemande, aucune réponse définitive.
Caroline Alexander a construit son livre comme un écheveau où divers épisodes se succèdent en parallèles et suivent sa quête en différents points du temps. En 1964, elle a rencontré, à la boutique de feu le théâtre de l’Ambigu à Paris, un libraire fou d’astrologie qui a voulu traiter son thème astral. C’est ainsi que cet homme halluciné émit cette formule qui devint le titre du livre : « Ciel avec trou noir ». Il a vu un vide effrayant dans la trajectoire de sa visiteuse. Mais c’était un redoutable antisémite. Caroline Alexander rapporte les paroles claires-obscures de l’homme dans des séquences obsédantes, le passé et le présent se répondant dans un vertige où se mêlent le vrai et le faux, l’imaginé et la constaté. Elle superpose, dans un montage très cinématographique, les élucubrations de cet astrologue, le récit de ses propres démarches et les démarches d’amis s’adressant à d’autres archives. Sans cesse, la marche dans l’inconnu fait un pas en avant et un pas en arrière.
Sans sa fille Morgane, Caroline Alexander n’aurait sans doute jamais trouvé la vérité. Face à la relative inutilité de tant d’efforts, Morgane veut emmener sa mère à un voyage à Auschwitz. Caroline y répugne. Elles finiront par s’y rendre. Caroline pourra alors écrire, à la fin de son livre : « La réponse à la question que je me pose depuis 65 ans tombe de l’imprimante d’un ordinateur. Où et quand sont morts ma mère Henny-Henriette et mon frère Gert. C’est localisé. Daté. » On n’en dira pas plus, car ce qui compte, c’est le sentiment complexe de liberté, de libération qu’éprouve à ce moment-là la narratrice. Les faits sont terribles, mais l’incertitude s’achève, allégeant le poids qui brisait les épaules, réconfortant même un cœur en lambeaux. Bien que ce soit marginal, on notera que l’activité de journaliste théâtrale de Caroline Alexander aura aidé et sans doute permis cette révélation. Comme elle avait, jeune, rendu compte de spectacles montés par des metteurs en scène polonais, elle n’était pas une inconnue en Pologne ; pour elle des tiroirs bien clos se sont ouverts, qu’on n’aurait sans doute pas ouvert pour un visiteur sans références.
Sur des années de passion et de patience, Caroline Alexander a composé un livre comme on dessine un labyrinthe, en confiant dès le début que ce dédale l’a menée à une victoire à la fois dérisoire et grandiose. Sa prose, précise, faite de touches délicates, estompe toujours la douleur, aime parfois à s’amuser et donne aux battements de cœur leurs musiques secrètes. Les dessins de Raymond Passauro prolongent ces confidences d’un trait symbolique qui enchante par sa sinuosité joueuse et grave. Pierre Mertens, par sa préface, et François Maspero, par ses lettres publiées en fin de volume, accompagnent de leur haute camaraderie Caroline Alexander dont le beau livre trace un chemin personnel et universel dans l’exploration de notre Histoire. Quel vibrato dans cette interprétation d’un mystère traqué jusqu’à sa sobre et poignante résolution !

Ciel avec trou noir de Caroline Alexander, préface de Pierre Mertens, illustrations de Raymond Passauro. Editions M.E.O., 240 pages, 20 euros.

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