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Critiques / Théâtre

Chansons de charme pour situations difficiles de Mac Orlan

par Gilles Costaz

Le vrai quai des brumes

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Avait-on oublié Mac Orlan, romancier des villes portuaires, de l’armée en guerre, de la marine aux escales, inventeur du « fantastique social » dans les années 30, auteur de poèmes et de chansons mélancoliques ? Non, puisque ses livres, L’Ancre de Miséricorde, Le Quai des brumes, restent des succès du livre de poche Folio, tandis que la ville et le musée de Saint-Cyr-sur-Morin (Seine-et-Marne) perpétuent son souvenir.. Mais on parlait sans doute moins de lui. Un événement lui a donné un supplément de postérité, en 2013 : Claudine Brelet publiait de copieux entretiens qu’elle avait effectués en 1969 et 1970 (année de la mort de l’écrivain) et sortaient enfin de leurs bandes magnétiques oubliées. La voix de Mac Orlan renaissait alors, saisie au plus vif, dans sa vérité gouailleuse et littéraire, lourde d’un passé que les mots arrachaient à la pénombre du temps qui passe et riche de points de vue d’un homme singulier. Ce livre a passionné Anne Quesemand, co-directrice avec Laurent Berman de la Vieille Grille. Elle vient d’en faire un spectacle, représenté un nombre restreint de fois, dont on espère qu’il aura une carrière ultérieure, tant il correspond à notre gourmandise d’un passé sublimé par la poésie.
Dans un décor de salle de café, dont l’arrière-plan peut se transformer en une sorte de castelet où peuvent surgir des images et toutes sortes de gros plans, Mac Orlan lui-même se raconte et s’adresse à une Claudine Brelet invisible et à quelques passants sortis des œuvres et de l’époque du romancier. Son bérêt sur la tête, il dévide ce début de XXe siècle où l’on sortait des couteaux pour un rien, mais où l’on rencontrait Picasso dans la rue, où la capote kaki et le fusil étaient lourds à porter pour le poilu de la guerre de 14, où les filles vénales défilaient mais où l’écrivain ne s’attachait qu’à la fille de Frédé, Marguerite – une beauté dont le portrait sera précisément peint par Picasso. L’acteur qui joue Mac Orlan, Jules Bourdeaux, ne ressemble pas tout à fait à son modèle, il est plus souriant, plus amusé (chez Mac, il y avait toujours une peur secrète), mais il le joue magnifiquement, comme jouaient les grands acteurs du cinéma français de l’entre-deux-guerres, avec de l’âme et de la verve. Une chanteuse, Charlotte Poupon, fait entendre certains des chants que Mac Orlan appelait ses mémoires : instantanés qui respirent la rue, le bouge, la vie de garnison, et qui sont saisissants d’émotion dans l’économie et l’éclat des mots. Charlotte Poupon s’en va et vient pour changer de tenue et dégaine. Elle est toujours exacte dans la traduction de ces états d’âme vibrants et suspendus. Sur l’une des cloisons ont été épinglées les photos des grandes interprètes des chansons de Mac : Germaine Montero, Monique Morelli (il manque Catherine Sauvage qui, sur les musiques de Ferré, fit flamber certains des refrains). Poupon navigue à cette belle hauteur-là, là où le beuglant ne masque pas sa douleur sous le pittoresque. Les comparses qui passent sont délicatement joués par Samuel Zucca et Laurent Berman qui, par moments, peut y aller de son timbre de mezza voce et de sa trompette pétaradante.
Les portes sur l’autrefois s’entrouvrent et s’ouvrent. Le texte du spectacle nous rappelle que le "quai des brumes" n’était pas un quai du Havre, comme dans l’adaptation cinématographique de Prévert et Carné, mais tout simplement Montmartre, noyé dans son brouillard et sa nuit glauques. Voilà, peint avec raffinement, avec un rare souci du détail et de la nuance, le véritable quai des brumes : la Butte en butte aux mots brillants et mats d’un poète au cœur voilé.

Chansons de charme pour situations difficiles d’après Pierre Mac Orlan et le livre de Claudine Brelet, Au seuil du grand voyage, conception et mise en scène d’Anne Quesemand, avec Jules Bourdeaux, Charlotte Popon, Laurent Berman, Samuel Zucca.

La Vieille Grille, jusqu’au 25 mars, 21 h, tél. : 01 47 07 22 11.

Au seuil du Grand Voyage, entretiens inédits avec Pierre Mac Orlan de Claudine Brelet, a paru aux éditions de Paris – Max Chaleil (136 pages, 15 euros).

Photo La Vieille Grille.

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