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Critiques / Opéra & Classique

CŒUR DE CHIEN d’Alexander Raskatov

par Caroline Alexander

Fiction scientifique et réalités politique : la fabuleuse plongée musicale de Raskatov dans l’univers de Boulgakov

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A ne pas manquer : l’Opéra National de Lyon, accueille Cœur de Chien, un opéra que le russe Alexander Raskatov composa autour des deux thèmes qui s’entrecroisent dans une nouvelle que Mikhaïl Boulgakov (1891-1940) écrivit en 1925 et qui fut aussitôt censurée. La production, créée en 2010, vient des Pays Bas, où Pierre Audi, directeur de l’Opéra d’Amsterdam en fit la commande. Milan et Londres ont déjà pu en applaudir les joyeux sarcasmes, l’inventivité musicale du compositeur et l’étourdissante réalisation du metteur en scène anglais Simon McBurney. Cette première française est sans doute l’une des plus rafraîchissante découverte à faire cette saison.

Cœur de Chien est le récit satirique d’un corniaud errant qu’un chirurgien réputé pour ses opérations de rajeunissement transforme en humanoïde canin. Mais le brave toutou sur lequel le docteur miracle greffe les testicules et l’hypophyse d’un voyou alcoolique qui vient de crever dans une rixe, devient un sale type au langage ordurier et au comportement abject. Il sème la panique chez son inventeur-géniteur, exige des papiers d’identité, un logement, une femme, s’introduit dans le comité révolutionnaire qui occupe l’immeuble, devient chargé de l’épuration des bêtes nuisibles (surtout les chats qu’il étripe joyeusement !). Les prolétaires et leurs meneurs veulent récupérer l’appartement bourgeois du savant professeur que protège un « Chef Très Haut Placé ». Le chaos est total. Le chirurgien se résigne à tout remettre sur la case départ. Le sale type redevient le bon toutou. Et quand le juge d’instruction veut arrêter le chirurgien pour meurtre et dissimulation de cadavre, le savant professeur démontre qu’il ne s’est rien passé.

Le récit de Boulgakov ne fut jamais publié de son vivant. Les premières éditions parurent hors Union Soviétique 28 ans après sa mort et il fallut attendre 1987 - l’ère Gorbatchev -, pour qu’il puisse être lu dans sa langue et son pays d’origine.

La voix au centre de l’écriture musicale

Né en 1953 à Moscou, le prolifique Alexander Raskatov a quitté sa ville natale au début des années 2000 pour s’installer d’abord à Francfort puis à Paris. Son écriture musicale porte les empreintes des courants qui ont traversé tout le XXème siècle – de Schnittke à Berg, en passant par Kurt Weill – mais aussi les traces indélébiles des grands russes qui les ont précédés, ceux du groupe des Cinq, Moussorgski, Tchaïkovski, Borodine et bien sûr Chostakovitch… Même des plus anciens, jusqu’à Monteverdi et le lamento baroque, sans oublier des effluves de folklore ou de chants religieux. Il n’en renie aucun, pétri leur héritage en leur ajoutant ses inventions sonores, en particulier celles qu’il confère aux voix. Elles sont au centre de son écriture, il aime les pousser dans toutes les limites de leurs tessitures, des aigus les plus aériens aux graves les plus noirs - et avec elles, il se fabrique un style neuf, impertinent, aux staccatos souvent comiques qui n’appartient qu’à lui.

Ses numéros de voltige vocale s’accordent évidemment fort bien à l’histoire rocambolesque de l’homme chien que Boulgakov fait naître dans une zone inconnue, quelque part entre Faust et Frankenstein pour qu’il puisse à sa façon piétiner les plates-bandes du nouvel homme soviétique. L’obsession de Raskatov a de toute évidence été la fidélité à Boulgakov, à sa langue, à ses jeux de mots échafaudés sur des kaléidoscopes à la fois sonores et mentaux. Le musicien s’est vraiment mis au service du romancier, il raconte son histoire au plus près de l’original, dans sa trame et son verbe. Mais lui ajoute une conclusion inédite : alors que tout en apparence est revenu dans le meilleur des mondes des chiens et de leurs maîtres, des clones de l’ex-humanoïde canin, envahissent le nouveau monde pour en dévorer les substances. Un petit tour de force réalisé a capella avec une armée de mégaphones braillards. Un avertissement ?

Une cinquantaine d’instruments de percussions

On pense inévitablement à la démarche de Chostakovitch quand il composa Le Nez d’après Gogol, pour en faire un opéra, surréaliste lui aussi, dont une superbe réalisation fut à l’affiche de l’Opéra de Lyon en 2011 (voir WT 2985). Raskatov quant à lui suit sa propre route, saupoudre sa partition de citations et surtout d’une cascade d’onomatopées musicales qui fusent d’une cinquantaine d’instruments de percussions – timbales, gongs, bongos, vibraphones, mégaphones, marimbas, cloches, sirènes, tambours et autres congas ou objets rares de chercheur-collectionneur – et viennent commenter en quelque sorte les plaintes des cordes, les soupirs des vents et les danses des balalaïkas.

Le britannique Simon McBurney signe ici sa première mise en scène lyrique. Connaisseur pointu des fantasmes de l’univers de Boulgakov dont il monta Le Maître et Marguerite pour le Festival d’Avignon 2012, il était tout désigné pour aborder le méli-mélo de poésie fantastique, satire sociale, trivialité, humour et rage de Raskatov. Avec Michael Levine, son décorateur, il en tire des images puissantes : un panneau mobile percé d’une porte occupe de bas en haut la scène, il avance, il recule, se soulève, se transforme au gré des éclairages, se déchire en plaies béantes et accueille des projections vidéo en noir et blanc, de façades, de foules et de soldatesques. Les costumes de Christina Cunningham portent la griffe des années vingt, c’était hier mais ce qui s’y passe reste d’aujourd’hui, annonce peut-être l’apocalypse de demain. Le pessimisme de Raskatov s’affiche sans se prendre pas trop sérieux. Mieux vaut en rire…

Humain hybride, clown tragique

Le chien s’appelle Charik, qui veut dire joufflu (en français il devient Bouboule), c’est une marionnette dégingandée actionnée par quatre manipulateurs de l’ensemble Blind Summit Theatre, il a deux voix, selon ses humeurs : quand elle est bonne elle émane d’un contre-ténor (Andrew Watts) quand elle est mauvaise elle s’échappe en raucités glapies par la soprano Elena Vassilieva. Devenu Charikov (Bouboulov), humain–hybride, ses aboiements prennent la forme de mots intelligibles, son comportement navigue entre l’animal blessé et l’homme inachevé, un rôle de clown tragique que le ténor bouffe Peter Hoare joue en distorsions hallucinées de corps et de voix. Barbe grise, cheveux d’argent lissés, l’excellent baryton et toujours juvénile Sergei Leiferkus donne au chirurgien professeur un petit air de Sigmund Freud, un jeu décalé d’humour et les accents d’une voix restée intacte. Autre baryton, plus léger, le Finlandais Ville Rusanen, joue à l’assistant dévoué, dépassé, en Zina, la bonne, Nancy Allen Lundy enfile les vocalises comme les perles d’un collier rutilant, Elena Vassilieva ne se contente pas de faire le chien méchant, elle est aussi Daria, la cuisinière, toute en rondeurs agiles, la française Sophie Desmars, fiancée éphémère de l’homme-chien fait entendre des aigus cristallins d’une rare pureté, Vasily Efimov, meneur des prolétaires, assène ses ordres avec la sécheresse d’une machine à penser, la basse Gennady Bezzubenkov offre au Chef Très Haut Placé ses graves d’ébène et son accent géorgien. Comme celui de Staline…

Le chef anglais Martyn Brabbins avait assuré la direction d’orchestre lors de la création à Amsterdam. Il reprend sa baguette à la tête de l’excellent Orchestre de l’Opéra de Lyon et fait vibrer en énergie, drôlerie et mystère le cocktail sonore de la musique d’Alexander Raskatov.

Cœur de Chien d’Alexander Raskatov, livret de Cesare Mazzonis d’après Mikhaïl Boulgakov, orchestre de l’Opéra de Lyon, direction Martyn Brabbins, ensemble vocal « Il Canto di Orfeo », marionnette et marionnettistes du Blind Summit Theatre, mise en scène Simon McBurney, décors Michael Levine, costumes Christina Cunningham, lumières Paul Anderson, vidéo Finn Ross, chorégraphie Toby Sedgwick. Avec Sergei Leiferkus, Ville Rusanen, Peter Hoare, Elena Vassilieva, Andrew Watts, Nancy Allen Lundy, Robert Wörle,
Annett Andriesen, Sophie Desmars, Vasily Efimov, Gennady Bezzubenkov, Piotr Micinski…

Opéra National de Lyon, les 20, 22, 24, 29 & 30 janvier à 20h, le 26 à 16h

0826 305 325 - 04 69 85 54 54 – www.opera-lyon.com -

Photos Stofleth

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