Du 20 mars au 16 avril 2026, au Théâtre de la Ville - Sarah Bernhardt.
Bovary Madame, d’après Gustave Flaubert, texte ( édit. Les Solitaires Intempestifs ) et mise en scène de Christophe Honoré.
Madame Bovary échouée sur une piste de cirque populaire.

Dans la chanson L’Amour à la machine (1994), Alain Souchon compare l’amour à un vêtement qui s’use avec le temps et que l’on aimerait laver pour qu’il retrouve son éclat d’antan. C’est peut-être la démarche même de l’auteur, scénariste et metteur en scène un rien malicieux, Christophe Honoré, qui s’attache à retrouver une Madame Bovary dans le monde atemporel du cirque, de ses traditions à la fois glamour et ironiques, entre airs populaires des seventies ou eighties - Gérard Manset et autres.
L’intention louable s’avère vaine sous trop de grotesque et de caricature.
Les chansons de variété - amour toujours - sont passées à la machine, diffusant leur lot d’émotions fortes et faciles que chacun est enclin à éprouver. Emma (lumineuse Ludivine Sagnier) - figure mythique, insaisissable et libre - jouera les scènes emblématiques du roman éponyme flaubertien, l’écriture vidée de sa substance, malgré quelques moments de récits de qualité.
Le spectacle - transposition du roman dans l’univers du cirque - égrène « la scène du bal », « la scène des comices », du « fiacre », de « l’agonie », des numéros indépendants, afin d’inverser le regard et de « déconstruire » Emma Bovary. La protagoniste est devenue artiste de cirque sur piste, entourée de comparses et d’accessoires obligés, trapèze, agrès, portant - paradoxe - une robe blanche à panier éblouissante qui l’inscrit dans l’imaginaire du cinéma.
Soit un tableau, une fresque des Moeurs de province, sous-titre du roman, avec l’évolution autour d’Emma de personnages rustres et triviaux, Charles Bovary (Jean-Charles Clichet, naïf au possible), M. Homais, le pharmacien (Julien Honoré, assez roué), M. Lheureux ( Stéphane Roger- macho qui ne fait pas dans la dentelle), Léon (Davide Rao, bel acrobate) et Rodolphe (Harrison Arévalo en lanceur de couteaux, moqueur et cynique). Des hommes redoutables, certes pas mauvais, mais lourds, masculinistes, patriarcaux et ordinaires, qui étouffent la jeune femme : il n’est nul salut à attendre d’eux pour l’héroïne perdue dans le romanesque, rêveuse et lunaire.
Même Loyale (Marlène Saldana dans tous ses états assumés de chair généreuse affichée et de vulgarité comique) maltraite Emma, souhaitant que celle-ci lutte davantage contre tous les obstacles qui l’entravent : elle la secoue et vitupère à la manière d’une maquerelle entourée de ses sbires, moquant sans rémission et dans un plaisir malsain la candeur et l’innocence.
Christophe Honoré entend dénoncer grâce au théâtre - ironie et distance - l’ambiguïté, le trompe-l’oeil, l’illusion, entre principe de désir et principe de réalité, entre la fiction et la réalité d’une écriture moderne : l’aventure existentielle penche du côté d’une humanité irrémédiablement décevante.
Pourtant sévit la caméra de l’homme de cinéma projetée sur écran où l’on voit Emma dans les couloirs d’un espace blanc en train d’inventer et de recréer une vie incertaine, sous les clichés des chansons d’amour populaires.
« Et les meilleurs baisers ne nous laissent sur la lèvre qu’une irréalisable envie d’une volupté plus haute. Tout et nous-même nous sont insupportables. On veut, s’échappant comme un oiseau, aller se rajeunir quelque part, bien loin. Mais pas ici, pas ici. » (Bovary Madame, Christophe Honoré, édit. Les Solitaires Intempestifs).
Désinvolture, rires, plaisanteries qui fusent, ambiance comique, festive et bon enfant. Si la mise en scène de Bovary Madame par Christophe Honoré donne au moins au public l’envie de revenir au roman de Flaubert, c’est déjà ça.
Bovary Madame, d’après Gustave Flaubert, texte ( édit. Les Solitaires Intempestifs ) et mise en scène de Christophe Honoré, collaboration à la mise en scène Christèle Ortu, scénographie Thibaut Fack, lumières Dominique Bruguière, costumière Pascaline Chavanne, costumes avec la participation de la maison Yohji Yamamoto, son Janyves Coïc, collaboration à la vidéo Jad Makki, renfort tournage Léolo Victor-Pujebet, Mathieu Morel, Augustin Losserand,
Marc Vaudroz. Avec Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Julien Honoré, Davide Rao, Stéphane Roger, Ludivine Sagnier, Marlène Saldana, et pour les images filmées Vincent Breton, Nathan Prieur, Emilia Diacon Salomé Gaillard. Du 20 mars au 16 avril 2026, à 20h, dimanche 17h, au Théâtre de la Ville - Sarah Bernhardt. Tél : 01 42 74 22 77, theatredelaville-paris.com
Crédit photo : Laurent Champoussin.



