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Critiques / Opéra & Classique

Boris Godounov de Modeste Petrovitch Moussorgski

par Quentin Laurens

En manque d’âme

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La création à l’Opéra Bastille de Boris Godounov dans sa version originale de 1871 était très attendue. Le maestro Vladimir Jurowski et le metteur en scène Ivo van Hove l’ont préférée à celles qui lui ont succédé ainsi qu’aux orchestrations ultérieures opérées par Rimski-Korsakov puis par Chostakovitch dans lesquelles la verve romantique est davantage soulignée.

Inspiré de Pouchkine et de Karamzine, Moussorgski reprend à sa manière l’une des grandes pages de l’histoire de Russie : l’avènement du tsar Boris Godounov. Dans les jeunes années du temps des troubles, Boris, pour accéder au trône, tue de ses mains le tsarévitch Dimitri, le plus jeune fils d’Ivan le Terrible, promis au sacre.

Pour ce Boris, Ivo van Hove propose une mise en scène aux accents shakespeariens dans un décor unique (faute de moyens ?) : au milieu de la vaste scène, un escalier aux marches rouges moelleuses. Allégorie de l’ascension et de la chute du tsar ? Il est couronné en haut des marches, en bas il meurt. Van Hove confie la vidéo à Tal Yarden et à Jan Versweyveld le soin d’habiller en parcimonie un plateau dénudé. La vidéo est utilisée comme un fond fixe qui ne réussit pas à véritablement nourrir l’intrigue.

Mais sur scène, la présence scénique des chanteurs, le mouvement des choeurs, les jeux d’acteur, occupent habilement le vide de ces espaces qui ne demandent qu’à être comblés.

Les costumes, signés An D’Huys, ne surprennent ni ne bouleversent. Taillés dans la banalité contemporaine, ils habillent le peuple en camaïeu de gris et de kaki, alors que l’entourage du tsar est tiré à quatre épingles : costumes trois pièces pour les hommes, et robes élégantes pour les femmes que Moussorgski relègue à des rôles très secondaires.

Le parti-pris contemporain d’Ivo van Hove ne décevrait pas s’il ne ternissait pas l’exaltation de l’âme russe, marqueur pourtant indélébile et indiscutable du livret et de la partition de Moussorgski. La « russité » passe au second plan, et c’est dommage.

Attribuons-lui le mérite d’avoir subtilement retranscrit la psychologie tortueuse des personnages, et fait transpirer les tensions des luttes de pouvoir. Il désigne un Boris mélancolique rongé par la solitude, emporté dans le maëlstrom des sentiments, jusqu’à ce que la folie gagne peu à peu ce tsar coupable, et que la mort vienne le recueillir au final...

Côté chant, au cœur de cette distribution assez homogène, Ildar Abdrazakov livre un Boris expressif et sincère, tordu par ses tourments. Moins à l’aise dans les graves, il peut s’appuyer sur une belle rondeur et un timbre clair. Le Prince Chouïski, interprété par Maxim Paster, boyard perfide et stratège, tient avec justesse son rôle mais manque de puissance. Dmitry Golovnin, pour ses débuts à l’Opéra de Paris fait un Grigori Otrepiev convaincant au timbre franc. Ain Anger est un Pimène intrigant. La basse estonienne est profonde et sombre, et même presque mystique… L’Innocent par Vasily Efimov, livré à son simple appareil, joue avec finesse son rôle fragile et plaintif.
Soulignons chez les femmes la très convaincante Xenia de Ruzan Mantashyan, et sa voix chaude et rassurante. Evdokia Malevskaya chante un Fiodor enfant, avec un timbre étonnant, presque fragile.

Vladimir Jurowski tient l’Orchestre national de Paris d’une baguette précise, sensible et fougueuse à la fois. La partition de 1869 -qui présente davantage de reliefs et de contrastes, voire même de rugosité que la seconde- est joliment mise en valeur par un orchestre dont la palette de couleurs traduit parfaitement la complexité des sentiments du Boris de Moussorgski. Mais jamais ou presque, l’orchestre n’aura pris le dessus sur la scène, la fosse et les chanteurs semblent dialoguer dans une harmonie complice. La recherche délicate de cet équilibre n’aura-t-elle toutefois pas obligé le chef russe à retenir l’allant spontané de son orchestre ?

A l’heure des saluts, le public approuve une production musicalement mûre et aboutie. La mise en scène ne fait pas l’unanimité, quelques sifflets accompagnent Ivo van Hove lorsque qu’il rejoint la scène. On espérait beaucoup de cette nouvelle production. Sans déplaire, elle laisse une sensation de réussite incomplète. L’âme russe manquait indéniablement, et c’est peut-être pourtant cela que l’on était venu.

Boris Godounov de Modeste Petrovitch Moussorgski, Orchestre, Chœurs et Chœurs d’enfants de l’Opéra national de Paris, Maîtrise des Hauts-de-Seine, direction Vladimir Jurowski/Damian Ioro, chef des chœurs José Luis Basso, mise en scène Ivo van Hove, décors et lumières Jan Versweyveld, costumes, An d’Huys, Vidéo Tal Yarden, dramaturgie Jan Vandenhouwe. Avec Ildar Abdrazakov/Alexander Tsymbalyuk (Boris Godounov), Evdokia Malevskaya (Fiodor), Ruzan Mantashyan (Xenia), Alexandra Durseneva (La Nourrice), Maxim Paster (le prince Chouïski), Boris Pinkhasovich (Andrei Chtchelkalov), Ain Anger (Pimène), Dmitry Golovnin (Grigori Otrepiev), Evgeny Nikitin (Varlaam), Peter Bronder (Missaïl), Elena Manistina (l’Aubergiste), Vasily Efimov (l’Innocent), Mikhail Timoshenko (Mitioukha), Maxim Mikhailov (un officier de police), Luca Sannai (un boyard, voix dans la foule).

Opéra national de Paris, les 7, 10, 13, 16, 19, 22, 26, 29 juin, les 2, 6, 9, 12 juillet 2018 à 20h.

08 92 89 90 90 - www.operadeparis.fr

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