Billy Budd de Benjamin Britten d’après Herman Melville

L’audacieux pari de simplicité

Billy Budd de Benjamin Britten d'après Herman Melville

S’il n’y avait qu’une leçon à retenir de cette quatrième reprise du magnifique Billy Budd de Benjamin Britten revisité par Francesca Zambello, elle se ferait sous forme d’éloge de la simplicité. Aucune relecture de second ou troisième degré, pas l’ombre d’une déviation actualisée : l’opéra commandé à Britten en 1951 par le Festival of Britain et dont il fit l’un de ses chefs d’œuvre est servi en beauté par une mise en scène efficace, des décors à la fois astucieux et somptueux, des lumières superbes, une interprétation de premier ordre.

Créée en 1994 au Grand Théâtre de Genève alors dirigé par Hugues Gall, repris dans les espaces immenses de Bastille par le même Hugues Gall en 1996 au début de son mandat à la tête de l’Opéra National de Paris, reprogrammé en 1998 et 2001, cette production est devenue un classique, une valeur sûre qu’aucun signe de vieillissement ne pourrait, semble-t-il, menacer.

L’œuvre inspirée d’une nouvelle d’Herman Melville est singulière, toute entière secouée par les houles conjuguées de la mer et de la guerre. Britten (1913-1976) partageait avec Melville (1819-1881) la passion des océans qu’on retrouve chez l’un dans son légendaire Moby Dick et chez l’autre dans son premier opus lyrique Peter Grimes. Ils avaient également en commun la difficulté de vivre et de faire admettre une homosexualité réprouvée. Treize ans après sa création en 4 actes, Britten, épousseta son opéra, le peaufina et le resserra en deux actes. C’est cette dernière version qui désormais est présentée.

Si jeune, si beau, si brave

Opéra d’hommes exclusivement écrit et composé pour des rôles d’hommes et des voix d’hommes et de jeunes garçons, Billy Budd fait tanguer leurs destins sur les ressacs du bien et du mal. Sur la route du navire de guerre anglais H.M.S. L’Indomptable qui veut en découdre avec les Français, ennemis jurés de la couronne britannique, un navire marchand, étrangement appelé The rights of man (Les droits de l’homme) se fait arraisonner et son équipage est fait prisonnier. William Budd, dit Billy Budd, si jeune, si beau, si brave et si naïf en fait partie… Gabier de misaine, il rayonne sur son mât, se dévoue à son capitaine et s’insurge contre l’injustice. Sa popularité attire sur lui la haine du maître d’armes. Son handicap - quand il se révolte, la colère le fait bégayer et perdre son self-control – en fera l’assassin involontaire de son bourreau. Au prix de sa vie : condamné il sera pendu.

Un gigantesque plan incliné pointé vers le public se lève et se rabaisse à hauteurs différentes dégageant le ventre du navire, les soutes ou les cabines et, sur le pont, un mât en croix qui pointe vers l’horizon. Des cordages s’enchevêtrent, des hamacs se balancent, des lumières explosent : jamais l’espace du vaisseau Bastille n’aura aussi bien habité que par le décor de Alison Chitty et les éclairages de Alan Burrett.

Un vertige de sensualité

Au Danois Bo Skovhus, ange fragile vu et entendu en 2001, succède un Billy Budd musclé au torse cuivré de sportif bodybuildé : le baryton américain Lucas Meachem joue de sa stature athlétique comme d’une innocence protectrice mise au service du bien. Un regard, un sourire d’enfant, le désarroi qui s’affiche sur la bouche qui tremble et les mots qui trébuchent. La voix chaude et claire passe avec aisance du cri à la confidence et sait comment créer l’émotion. Face à lui, le baryton basse israélien Gidon Saks se glisse à nouveau dans la peau du vilain maître d’armes, l’affreux Cleggart qu’il avait déjà interprété lors de la précédente reprise. L’âge, le métier, la réflexion peut-être, lui a fait approfondir le personnage en lui conférant un vertige de sensualité. Le désir refoulé de Cleggart pour le trop beau, trop gentil « BB » alimente visiblement sa haine et c’est toute l’ambiguïté du personnage qu’il rend tangible, à la fois par son jeu et par le bronze mat de son timbre. Le ténor anglais Kim Begley a lui aussi déjà incarné les hésitations, les tourments et les remords du Commandant Vere. Du prologue de ses souvenirs à’épilogue de ses regrets, il reste fidèle aux convictions de son modèle, même si la voix a pris quelques brumes au passage des ans.

La vingtaine de rôles secondaires sont tous remarquablement servis. Quelques personnalités s’en dégagent comme le novice de François Piolino, le Dansker de Yuri Kissin, le Squeak de John Easterlin. Comme d’habitude, les chœurs dirigés par Patrick Marie Aubert sont superbes de cohérence dramatique et de musicalité.

Jeffrey Tate revient dans la fosse de l’Opéra National de Paris et c’est un bonheur de suivre le mélange de précision et d’exaltation de ses battues qui porte l’orchestre à un niveau d’intelligence et de beauté qui glisse sur la peau comme une caresse.

Billy Budd de Benjamin Britten, livret de E.M.Forster et E.Crozier d’après la nouvelle de Herman Melville. Orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris, direction Jeffrey Tate et Patrick Marie Aubert, mise en scène Francesca Zambello, décors et costumes Alison Chitty, lumières Alan Burrett. Avec Lucas Meachem, Kim Begley, Gidon Saks, Micheal Druiett, Paul Gay, Scott Wilde, Andreas Jäggi, Igor Gnidii, Yuri Kissin, François Piolino, John Easterlin, Franck Leguérinel, Chae Wook Lim, Jian-Hong Zhao, Paul Cremazy, Vladimir Kapshuk, Guillaume Petitot-Bellavène, David Fernandez Gainza, Christian Rodrigue Moungoungou, Andrea Nelli, Robert Catania, Lucio Prete ; Shin Jae Kim.

Opéra National de Paris – Bastille, les 24, 27, 29 avril, 3, 8, 10, 13 & 15 mai à 19h30

08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 –www.operadeparis.fr

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage, elle...

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