Accueil > Avant de s’envoler de Florian Zeller

Critiques / Théâtre

Avant de s’envoler de Florian Zeller

par Gilles Costaz

L’épaisseur d’une image

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Robert Hirsch, après Le Père, joue une nouvelle pièce de Florian Zeller, Avant de s’envoler. Et l’auteur, qui ne cesse de nous étonner, écrit tout à fait autre chose. Le Père était un voyage dans l’éclatement de la mémoire, la décomposition d’un personnage et d’un destin. Avant de s’envoler est une sorte d’image projetée dans laquelle on entre à différents moments, dans l’épaisseur et l’incertitude du temps. Une histoire, une trame peuvent être racontées. Un couple de gens très âgés reçoit la visite de ses deux filles. L’homme est un écrivain dont l’une des filles envisage d’éditer le journal intime. Les deux femmes n’ont pas la même conception de l’organisation à adopter pour leurs parents. Mais la maison de retraite est sérieusement envisagée ; l’idée est là, comme une menace. Arrivent d’autres personnes par lesquelles d’autres vérités s’infiltrent : une femme qui dit avoir été la femme d’un ami très proche de l’homme âgé, un agent immobilier qui, lui n’agit pas dans la reconstitution du passé mais dans l’exploitation du moment présent. Les actions en jeu sautent d’un instant à l’autre et se contredisent, avant de s’arrêter à la perspective du départ, de l’envol. Zeller cite René Char : « Au plus fort de l’orage / Il y a toujours un oiseau pour nous rassurer / C’est l’oiseau inconnu / Il chante avant de s’envoler. »
C’est une pièce sans vérité assurée. L’on est toujours dans le probable. Les personnages cohabitent, se croisent, et pourtant le père semble parfois déjà mort, ou la mère. L’un ou l’autre peuvent être à la fois dans le présent, dans l’au-delà ou dans l’imaginaire. Le spectateur s’y perd et s’y retrouve, tout en étant toujours saisi par ce couple, par ces deux êtres qui ne savent pas se séparer et ont un pied dans la réalité et l’autre dans l’irréel. Ladislas Chollat réussit la mise en scène, qui s’annonçait périlleuse, en donnant à l’étrangeté une allure toute naturelle et en dégageant l’extrême sensibilité que l’auteur retenait, frémissante, à la surface du texte. Dans un décor qui respire l’ambiance familiale et domestique, les comédiens ont tous une quotidienneté touchante grâce à laquelle les dangers d’artifice ou d’abstraction n’entrent même pas en scène. Robert Hirsch est étonnamment brisé et vivant à la fois, sachant à la fois occuper tout le plateau ou seulement un minuscule espace. Isabelle Sadoyan est une actrice aux nuances infinies. Anne Loiret et Léna Bréban campent deux sœurs dont elles traduisent les différences de pensée et de génération par un jeu léger et personnel qui suggère, va loin sans souligner le trait. Claire Nadeau sait ajouter un autre univers, plus sec, troublant dans ce concert affectueux. François Feroleto incarne, lui, un monde cupide et trop lisible, avec un art discret qui bannit le prosaïsme. La soirée s’adresse aux spectateurs qui n’ont pas peur des énigmes. L’énigme d’Avant de s’envoler peut se résumer à une question simple et considérable : savons-nous être vivants ? Florian Zeller trouble, passionne et nous laisse répondre à des mystères qui sont les nôtres.

Avant de s’envoler de Florian Zeller, mise en scène de Ladislas Chollat, décor d’Edouard Laug, lumières d’Alban Sauvé, costumes de Jean-Daniel Vuillermoz, musique de Frédéric Norel, avec Robert Hirsch, Isabelle Sadoyan, Claire Nadeau, Anne Loiret, François Feroleto, Léna Bréban.

Théâtre de l’Œuvre, tél. : 01 44 53 88 88. Texte à L’Avant-Scène Théâtre. (Durée : 1 h 45).

Photo Lot.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.