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Critiques / Théâtre

Aucassin et Nicolette

par Gilles Costaz

La vie retrouvée d’une chantefable

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Le théâtre du Moyen Age est peu joué. Quelques troupes s’amusent quelquefois à reprendre La Farce de Maître Pathelin ; Richard Demarcy l’a montée de façon très libre il y a deux ans. Mais, hormis cet intérêt régulier pour la farce, on ne relève, pendant ces vingt dernières années, que la mise en scène du Jeu de la Feuillée par Jacques Rebotier pour la Comédie-Française, au Vieux-Colombier. A présent, Stéphanie Tesson adapte et met en en scène Aucassin et Nicolette, une œuvre qui a traversé le temps sans que le nom de son auteur nous parvienne jamais. La pièce a-t-elle été créée au XIIe ou au XIIIe siècle ? Les spécialistes penchent pour le XIIIe. Mais, dans nos fauteuils du XXIe, on se fiche un peu d’un écart de cinquante ans en avant ou en arrière, pour cette impossible datation. On est surtout séduit par la caractère à la fois ancien et moderne de cette épopée légère, car on y pratique ce que nos auteurs d’à présent adoptent souvent : le dedans et le dehors, l’art de conter un récit, de l’interrompre par des scènes dialoguées et de le reprendre, d’être entre littérature et langue théâtrale. L’écrivain inconnu d’Aucassin racontait ses histoires comme le font Jean-Luc Lagarce et Olivier Cadiot ! Sauf qu’il y a aussi des chansons et que ce principe d’écrire sur trois modes est la définition même de la « chantefable ».
L’action commence et finit en Provence, à Beaucaire, où Aucassin, fils d’un seigneur peu accommodant, a le malheur de s’éprendre d’une belle esclave sarrasine. Ils s’enfuient ensemble, mais les événements les séparent, avant qu’une série d’événements romanesques les réunissent enfin. Le parti pris de Stéphanie Tesson, qui a écrit une traduction claire, vive et rythmée, est celui du théâtre de tréteau, du conte proféré en public dans la gaieté d’un numéro de jongleurs. Deux personnages, qui pourraient être des troubadours – un homme et une femme -, se jettent joyeusement dans cette folle narration. Ils sont sur des chaises, des tabourets et des échelles, l’homme s’empare d’instruments de musique divers – tambourin, vieille -, et vogue le feuilleton de ces Tristan et Iseut méridionaux ! Le texte s’envole bien, en prose et en heptasyllabes, parfois mis au présent quand l’auteur médiéval l’avait écrit au passé. Bock, qui est non seulement le principal narrateur mais l’interprète d’un grand nombre de personnages (changeant même de sexe, mais une seule fois), est un acteur d’un formidable entrain, un bateleur, une personnalité originale, un acteur-orchestre sautant d’un ton à l’autre. Stéphanie Gagneux conte aussi les événements, mais joue surtout les deux personnes principaux : elle est tantôt Aucassin, tantôt Nicolette. D’ailleurs son costume combine féminité et virilité ! Elle est d’une grande conviction, d’une présence souriante et enjouée dans cette course aux différents tempos où le sérieux est souvent sous les coups de butoir de la fantaisie. C’est divinement endiablé.
Est-ce un signe d’un retour au théâtre médiéval ? Au même moment paraît une grosse anthologie, Le Théâtre français du Moyen Age et de la Renaissance, un ensemble qui construit, de façon audacieuse, un pont entre des siècles opposés et montre la richesse d’une invention dramatique qu’on croyait limitée. Darwin Smith, Gabriella Parussa et Olivier Halévy cassent un peu la baraque des mystères et des soties. Du moins l’élargissent-ils. C’est plus dense et plus savant qu’on le pensait. Après Stéphanie Tesson, quel metteur en scène, quels acteurs vont réinvestir ces siècles méconnus, sous les nouveaux regards de l’Histoire ?

Aucassin et Nicolette, œuvre anonyme, traduction et mise en scène de Stéphanie Tesson, costumes de Sabine Schlemmer, lumières de Brock, avec Brock et Stéphanie Gagneux.

Théâtre de Poche Montparnasse, 19 h, tél. : 01 45 44 50 21, jusqu’au 4 janvier, reprise en février.(Durée : 1 h 15).Texte de Stéphanie Tesson à L’Avant-Scène Théâtre, 80 pages, 12 euros. Lire aussi : Le Théâtre français du Moyen Age et de la Renaissance, sous la direction de Darwin Smith, Gabriella Parussa et Olivier Halévy, L’Avant-Scène Théâtre, 548 pages, 35 euros.

Photo Alejandro Guerrero.

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