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Au pays de la zarzuela

par Christian Wasselin

La zarzuela, comme la corrida, a ses aficionados. Pierre-René Serna est de ceux-là, et nous guide dans ce riche maquis fait de théâtre, de musique et d’urbanité.

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Il est question dans Hamlet de « la carte de cette contrée inconnue d’où nul voyageur ne revient ». Le nouveau livre de Pierre-René Serna répond presque idéalement à cette description. De quoi s’agit-il ? de la zarzuela. Oui, mais qu’est-ce que la zarzuela ? Eh bien... Car s’il est facile de définir le singspiel allemand ou l’opéra-comique français (qui font alterner les dialogues et les morceaux de chant), voire le mask anglais (dans lequel l’action dramatique et les parties musicales ont un lien beaucoup plus lâche), la zarzuela espagnole se cabre dès qu’on essaye de la circonvenir : « Sa facture, qui embrasse les formes les plus diverses, sa multitude de musiciens différents par le style et l’ambition, n’aident guère à (la) situer », écrit Pierre-René Serna. Qui ajoute : « Tentons une approche néanmoins : l’alternance prédominante du parlé et du chanté, la veine souvent pittoresque alliée à la verve », tels pourraient être les principes d’un genre qui naquit un beau jour au Palacio de la zarzuela, non loin de Madrid, le roi Philippe IV séjournant volontiers dans cet endroit et le mot zarza signifiant ronce.

Ce genre qui n’en est pas un mais qui tire son unité, malgré tout, d’une manière de vivre et de créer à la fois légère et passionnée, personne, en réalité, ne le cerna en français d’une manière aussi synthétique avant notre auteur. Qui annonce fièrement : « La zarzuela (prononcer « sarssouéla »), c’est plus de 20 000 titres et quelque 500 compositeurs, le tout réparti sur près de quatre siècles », et se met à chevaucher dans cet extravagant et généreux pays, tel un chevalier à la joyeuse figure traversant les riants paysages de l’Espagne.

Une invitation à aimer

Pour aider le voyageur curieux et de bonne foi à traverser avec lui la ronceraie enchantée, Pierre-René Serna a repris le procédé de l’abécédaire qui lui avait déjà réussi dans ses précédents ouvrages (Berlioz de B à Z, Van de Velde ; L’anti-Wagner sans peine, Puf). Mais cette fois, l’alphabet est inversé : nous partons de la lettre Z (comme Zarzuela, première entrée, qui essaye de définir le genre) et nous nous dirigeons, étape après étape (il y en a une centaine), vers le célèbre AAA (ou Agua, azucarillos y aguardiente), « promenade estivale » de Federico Chueca créée en 1897 au Teatro Apolo de Madrid. Entre les deux, une multitude de partitions, de compositeurs, mais aussi de lieux. Car la zarzuela est un monde. Et d’abord une ville, ou plutôt l’esprit d’une ville : Madrid, sa vie nocturne, ses théâtres, ses cafés. Le succès de la zarzuela, du début du XVIIe siècle au milieu du XXe siècle, avec quelques décennies d’apathie au tournant du XVIIIe et du XIXe, est due à la souplesse de ses formes et au fait qu’il est possible, dans une ville comme Madrid, d’assister à un premier spectacle (court ou long) avant d’aller dîner, puis de voir et entendre un autre ouvrage (long ou court) plus tard dans la nuit. Cette étonnante animation, cette joie du teatro por horas, Madrid l’a conservée au fil des années, malgré les modes, malgré les interdits et les préjugés dont notre époque est friande (le tabac, les corridas, Tintin, à qui le tour de subir les décrets de nos zélés censeurs ?). Mais la zarzuela, depuis un demi-siècle, ne tente plus les compositeurs, et il semble bien, si elle a émigré au Mexique, en Amérique du sud, voire aux Philippines, que c’est en Espagne, et singulièrement à Madrid, qu’elle est aujourd’hui la mieux défendue et illustrée en tant que répertoire-musée.

Pierre-René Serna a ses parti-pris et ses préférences (Pan y toros de Barbieri, La verbena de la paloma de Breton, Las golondrinas d’Usandizaga, La gran via de Chueca, La Villana de Vives, parmi d’autres, ont droit à des éloges enthousiastes), ce qui est bien, car en matière artistique, l’objectivité est à fuir. Mais il a le sens de la perspective, ce qui est encore mieux, car ce premier ouvrage en français sur le sujet se devait de faire œuvre pédagogique. Chaque compositeur, ainsi, a droit à sa biographie concise et à des considérations éclairantes sur sa contribution au genre ; chaque ouvrage, lui, a droit à un propos liminaire, à un résumé de l’action, à un commentaire musical (et non pas musicologique, car il s’agit d’inviter à aimer), à une discographie. L’auteur met l’accent sur les enregistrements ; car s’il existe à Madrid un Teatro de la Zarzuela, il est rare, en dehors de l’Espagne, de pouvoir assister à la représentation d’une zarzuela. Le disque peut alors servir de supplétif, même si les zarzuelas y sont souvent amputées d’une bonne partie de leurs dialogues, voire enregistrées sous forme d’extraits. Des chefs comme Rafael Frühbeck de Burgos, Ataulfo Argenta ou Jesus Lopez-Cobos ont pratiqué le genre, un chanteur comme Placido Domingo, « l’inlassable défenseur », a mis tout son talent à graver Luisa Fernanda de Federico Moreno Torroba. Mais la pléthore de titres justifierait évidemment des enregistrements plus nombreux et plus systématiques.

A quand la zarzuela ?

L’exhumation de l’opéra dit baroque, depuis une quarantaine d’années, a considérablement enrichi les programmes des théâtres lyriques. Le retour en grâce de l’opéra en tant que genre auprès des compositeurs d’aujourd’hui, après plusieurs décennies de refus, de ricanements ou de contournements (qu’est devenue l’utopie du théâtre musical ?), peut nous laisser croire que l’opéra, précisément, n’est pas le grand corps malade que l’on décrivait en 1950 ou en 1970. Mais on serait heureux que le vaste répertoire de la zarzuela, qui comprend des partitions de tous genres et de toutes durées, soit mis à contribution pour apporter un sang neuf aux saisons des théâtres français, anglais, allemands, italiens, etc.

« Prééminence d’un chant bien compris, constance de la mélodie, place prioritaire de la prosodie et de la diction, couleurs ibériques régulièrement affichées », toutes ces vertus énoncées par Pierre-René Serna seraient-elles incapables de séduire ailleurs qu’en Espagne ? S’agit-il à ce point d’un genre national, voire municipal (Madrid !), qu’on l’estime pratiquement impossible à jouer au-delà de ses frontières ? Pareille attitude serait synonyme de paresse ou de routine. Après tout, Der Freischütz, Cavalleria rusticana ou bon nombre d’opéras de Britten, à les envisager superficiellement, pourraient passer pour de savoureux produits du terroir, ce qu’ils ne sont pas exactement. Il faut donc oser, pour se rendre compte, écouter les ouvrages de Juan Hidalgo (1614-1685) ou de Mariano Soriano Fuentes (1817-1880), goûter Acis y Galatea (1708) d’Antonio Literes ou Ifigenia en Tracia de José de Nebra (1747), s’intéresser à la production multiforme d’un Miguel Marqués (1843-1918) ou d’un Ruperto Chapi (1851-1909), se laisser prendre au piège de La leyenda del beso de Reveriano Soutullo et Juan Vert. Le voyage, animé, ne peut être que riche de surprises et de points de vue (et d’ouïe) inattendus.

Essayez la zarzuela, guide en main : vous n’en reviendrez pas.

Pierre-René Serna, Guide de la zarzuela, Bleu nuit éditeur, 332 p., 30 €.

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