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Anne Rodier, une soprano très lyrique

par Christian Wasselin

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On a pu l’entendre et la voir au Venezuela et dans l’Europe entière, elle a enchanté la Nuit blanche en 2007 à Paris, elle se glisse dans la peau de Pauline Viardot : Anne Rodier chante autant qu’elle joue et nous fixe rendez-vous cette fin d’année avec La Belle Hélène à Marseille avant d’être la Didon de Purcell de janvier à mai juin prochain dans toute l’Île-de-France (mais aussi au Luxembourg et au Portugal). Rencontre avec une artiste qui a le don d’enchanter les chemins de traverse.

Anne Rodier, comment a commencé pour vous l’aventure du chant ?

— J’ai toujours chanté. Mon père est organiste et chef de chœur. A l’époque, il dirigeait la maîtrise d’enfants des Pueri Cantores à Bédarieux, près de Béziers dans laquelle je chantais. Dès l’âge de cinq ans j’ai commencé le piano et la danse (que j’ai étudiés pendant douze ans), et je suivais mon père partout : aux répétitions, aux concerts, aux offices qu’il accompagnait à l’orgue. Ainsi, gamine, je connaissais par cœur la cantate 140 de Bach, les motets de Palestrina et toute la liturgie ! Pourtant, après un baccalauréat scientifique et une maîtrise de lettres classiques (sur le thème « La voix de la statue dans la littérature fantastique du XIXe siècle »), je me destinais plutôt à une carrière d’universitaire.

L’exemple de votre père ne vous exhortait-il pas à faire partie d’un ensemble choral ?

— Si, bien sûr, et parallèlement aux classes prépa (hypokhâgne et khâgne), j’ai fait partie du chœur des universités de Montpellier. J’ai même interprété la partie de soprano solo du Stabat Mater de Poulenc sans avoir pris un seul cours de chant ! Par la suite j’ai passé le concours d’entrée du Conservatoire de Montpellier, où je suis restée deux ans. Un jour, alors que je chantais à Sète le Gloria de Vivaldi, l’ami d’une amie, dans le public, m’a encouragée à passer une audition devant Rachel Yakar, qui était alors professeur au Conservatoire national supérieur de Paris. Je me rappelle avoir chanté devant elle le motet « In furore » de Vivaldi. « Vous avez une voix, c’est certain, m’a dit Rachel Yakar, mais vous devez apprendre à chanter. » C’était en mai 1996. J’ai alors suivi, sur son conseil, l’enseignement d’Anne-Marie Rodde, au Conservatoire du IXe arrondissement de Paris et à l’École nationale de musique d’Issy-les-Moulineaux. Je suis arrivée à Paris avec mes deux valises, j’ai trouvé un studio du côté de la Bastille, et pendant trois ans j’ai été ouvreuse à l’Opéra de Paris, ce qui a payé mes études jusqu’à l’obtention de tous mes prix. Vous n’imaginez pas le nombre de spectacles auxquels j’ai pu assister chaque soir pendant trois années ! J’ai aussi participé, un beau jour, à une masterclass de Régine Crespin qui m’a orientée vers Denise Dupleix avec qui j’ai travaillé pendant trois ans. En 1999, dernière étape importante de ma période de formation, j’ai remporté le grand prix du Concours international de mélodie française de Clermont-Ferrand, c’est-à-dire le prix Mady Mesplé. La rencontre avec Mady a été importante dans ma vie. C’est elle qui m’a dit, alors que je chantais les mezzo : « Mais vous êtes soprano lyrique ! » Aujourd’hui, une dizaine d’années plus tard, ma voix évolue : la matière en devient plus sombre, avec plus d’étoffe, plus de velours d’une certaine manière...

Revenons à l’année 1999 : qui dit victoire à un concours dit aussi engagements...

— En effet, à la suite de ce concours j’ai donné un récital à l’Opéra de Clermont-Ferrand, puis j’ai chanté dans La Grande Duchesse de Gerolstein, j’ai été la Deuxième Dame dans La Flûte enchantée (avec l’ensemble Carpe diem), enfin j’ai chanté le rôle d’Eurydice dans l’Orphée de Gluck au Festival Berlioz de La Côte Saint-André, sous les auspices de Françoise Masset.

Comment avez-vous appris à bouger sur une scène, à jouer ?

— Mady Mesplé m’a encouragée à prendre des cours de théâtre au Conservatoire du Xe arrondissement de Paris avec Joëlle Vautier. Le jeu, évidemment, apporte une multitude de couleurs à la voix, une respiration différente, ce que j’appellerai un état d’être. Ne produire ou n’écouter que des prouesses de technique pure serait d’une grande monotonie ! A cet égard, un moment important pour moi fut cette Carmen que j’ai chantée pour remplacer au pied levé une interprète malade. Il s’agissait d’une version pour petit orchestre, retravaillée par le compositeur Benoît Louette. Eva Saurova, qui a été la Carmen de Peter Brook dans La Tragédie de Carmen, m’a encouragée à passer l’audition et m’a fait travaillé. Et j’ai été choisie. Oui mais il s’agissait d’aller à Caracas huit jours plus tard ! Affolée, aux cents coups, j’ai appris le rôle entier, je me suis rendue sur place, et j’ai chanté finalement cent cinquante fois cette Carmen au Venezuela d’abord, puis à Montréal, puis partout en Europe sans que jamais revienne la chanteuse initialement choisie.

Carmen peut être une soprano ou une mezzo...

— La voix de mezzo donne au personnage plus de sensualité, celle de soprano davantage de fraîcheur. Mais de toute manière, Carmen reste une partition à taille humaine, avec une instrumentation très riche, certes, mais aussi un orchestre léger au moment des airs de Carmen.

Chanter cent cinquante fois le même rôle : quel effet produit pareille tournée ?

— Cent cinquante représentations permettent de créer un esprit de troupe, d’aller toujours plus loin dans le jeu théâtral. Mais une pareille tournée est aussi à double tranchant : quand on tourne pendant plusieurs mois, on n’est pas disponible pour passer des auditions et varier son répertoire.

Il semble que vous aimiez ces expériences hors des sentiers battus...

— Oui, elles sont typiques de mon parcours ! Après tout, je n’ai jamais présenté le concours du CNSM de Paris, je ne suis jamais entrée dans les circuits traditionnels, je me suis formée sur le terrain en autodidacte. La manière dont ma carrière s’est dessinée en est la suite logique. Passer par l’école de chant de l’Opéra de Paris ou le Cnipal m’aurait ouvert d’autres portes. Mais j’ai pu faire, a contrario, de nombreuses créations, comme la Médée de Sergio Ortega, ou la première scénique en 2009, à l’Opéra de Reims et à l’Opéra d’Avignon, des Orages désirés, l’opéra de Gérard Condé qui met en scène le jeune Berlioz en proie à ses tourments, un rôle que Françoise Masset avait créé six ans plus tôt en version de concert à Radio France.

Quels sont les spectacles qui ont marqué votre jeune carrière ?

— Je citerai Pagliacci un spectacle de l’Arcal qui a lui aussi beaucoup tourné ! Le rôle de Nedda n’est pas sans lien avec Carmen et j’ai aimé joué cette femme-enfant de la balle. Puis Les Noces de Figaro où j’ai chanté Susanne. Mais aussi l’Ormindo de Cavalli, avec Les Paladins de Jérôme Corréas, dans une mise en scène de Dan Jemmett ; j’y interprétais le rôle de Sicle, une amoureuse remplie de malice qui reconquiert son prince envolé volage. Il y a aussi ce spectacle singulier dont j’ai aussi fait la mise en scène, Paraboles, qui a été créé pour la Nuit blanche de Paris en 2007 et repris dans toute l’Europe. Comme son nom l’indique, il s’agit d’un spectacle qui utilise six paraboles de neuf mètres de diamètre servant d’écran-réceptacle aux vidéos de Julien Tarride ; au milieu d’elles, une autre parabole de six mètres (seulement !) avec en son centre une boule culbuto : la septième planète, dans laquelle je suis, je tourne, bascule, virevolte et entre en polyphonie avec mes six clones, sans jeu de mots !

Avez-vous des modèles ?

— Vocalement, Véronique Gens. Musicalement et pour ce qui est de l’éclectisme du répertoire et de la « complétude des talents » : Mireille Delunsch, auprès de qui je serai bientôt Bacchis dans La Belle Hélène à l’Opéra de Marseille, dans la mise en scène de Jérôme Savary. Mais aussi Régine Crespin, Maria Callas évidemment, et Pauline Viardot, qui m’a inspiré un spectacle en forme de récital.

Outre La Belle Hélène et ce spectacle, quels sont les prochains rendez-vous que vous allez nous fixer ?

— La création posthume d’un cycle de mélodies de Daniel-Lesur : Les Dialogues imaginaires, le 11 mars prochain à Paris, avec également une cantate de Jean-Jacques Werner, Instants pour ne plus dire ; La Voix humaine en 2012 ; et entre les deux la suite de la tournée de Dido and Aeneas de Purcell, sous la direction de Jean-Marie Puissant et dans la mise en scène de Denis Chabroullet, qui se poursuivra durant tout l’hiver et le printemps prochain.

Idéalement, quels rôles aimeriez-vous aborder  ?

— Blanche de La Force, pour l’amour de Poulenc (mon compositeur chéri avec Mozart), Elettra dans Idomeneo, Vitellia dans La Clémence de Titus, Ottavia dans Le Couronnement de Poppée...

Des amoureuses éconduites ?

— J’ai le sens du drame !

A consulter : http://annerodier.com

A voir et à entendre :
- La belle Hélène : les 21, 23, 26, 28, 29 et 31 décembre à l’Opéra de Marseille (04 91 55 11 10, opera.marseille.fr).
- Dido and Aeneas : le 8 janvier à Meaux, le 14 janvier à Fontenay, le 21 janvier à Villejuif, le 29 janvier à Ermont, le 8 février à Colombes, le 5 avril à Saint-Germain-en-Laye, les 17 et 18 mai à Sénart, le 20 mai à Cergy-Pontoise. A l’étranger : le 16 février au Théâtre d’Esch-sur-Alzette (Luxembourg), les 3 et 4 juin au Centro cultural Vila Flores de Guimaraes (Portugal), les 10 et 11 juin au Teatro Viriato de Viseu.

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2 Messages

  • Anne Rodier, une soprano très lyrique 10 décembre 2010 11:36, par Annie

    Je suis ravie de retrouver Anne Rodier dans cet interview. Une belle voix et une belle âme.

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  • Un coucou 13 août 2017 15:45, par Mathilde

    Salut Anne, c’est la Mathilde "des programmes" ! Je te retrouve par hasard (?) et me réjouis de ton parcours. Si tu donnes un concert à Paris préviens-moi, je ne manquerai pas de venir t’entendre !
    Amitiés
    Mathilde

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