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Critiques / Théâtre

Agrund-L’Abîme de Maja Zade

par Corinne Denailles

Les jeunes bobos au coeur de la cible

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Abgrund ou l’abîme qui sépare les bobos petits-bourgeois du monde réel. Pour le montrer, faute de le démontrer, l’auteur et dramaturge de la Schaubühne, Maja Zade met en scène de ces dîners en ville et entre amis, cet entre soi où l’on se gargarise avec conviction de valeurs de gauche très caviar, où les clichés et les lieux communs fusent sur tout et rien, la vie, la famille, les enfants, le boucher du coin, la politique, les migrants etc. Ces gens-là, à l’abri des vrais soucis dans leur univers protégé, ne sont que de sales individualistes dénués d’empathie, bavards impénitents incapables de substituer des actes à la parole. La preuve, quand la petite fille des hôtes jette sa petite sœur par la fenêtre, réplique grossière au féminin du meurtre d’Abel par Caïn, les meilleurs amis sont incapables de porter secours aux parents sidérés. Emberlificotés dans leur égoïsme, ils restent cois, occupés à se lamenter sur eux-mêmes et à prononcer des phrases creuses de réconfort standardisées. Depuis le début du spectacle planait clairement la menace d’une tragédie annoncée, qui allait déchirer le ciel de douce quiétude pour confronter ce petit monde à la dure réalité. Mais l’évènement, aussi énorme soit-il, tombe à plat car il n’y a pas de véritable enjeu. La critique reste à un niveau à peu près aussi superficiel que les personnages.
La qualité de la mise en scène d’Ostermeier donne des couleurs au texte mais va un peu loin dans la sophistication des procédés. Chaque spectateur est muni de casque dans lequel on entend les voix spatialisées des comédiens comme si on était parmi eux mais cela crée une sorte de dichotomie étrange, comme si on entendait une émission de radio tout en regardant une scène muette. La mise à distance entre en conflit avec la forte présence des comédiens dans le casque dissociant voix et corps. Courtes scènes dotées de titres en gros caractères, coupées net, fulgurants effets sonores fermant les séquences à la manière des séries, vidéos brouillant les plans, mise à distance des comédiens, l’ensemble des procédés suggère qu’il s’agirait d’un rêve, d’un cauchemar, à moins que la réalité soit elle-même devenue cauchemar dans lequel la peur fait irruption. De ce fait la critique initiale qui semblait se dessiner se trouve brouillée, diluée dans l’effroi général et perd de vue son objet.

Abgrund-L’Abîme de Maja Zade ; mise en scène Thomas Ostermeier ; décor et costumes, Nina Wetzel ; video, Sébastien Dupouey ; musique, Nils Ostendorf ; son, Jochen Jezussek ; lumières, Erich Schneider. Avec Christoph Gawenda, Moritz Gottwald, Jenny König, Laurenz Laufenberg, Isabelle redfern, Alina Stiegler et la participation de Svea Derenthal et Keziah Bürki (en alternance). A Sceaux aux Gémeaux jusqu’au 13 octobre 2019 du mardi au samedi à 2045, dimanche à 17h. Résa : 01 46 61 36 67. Durée : 1h30.

© Arno Declair

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