Du 26 mars au 11 avril 2025 à L’Odéon-Théâtre de l’Europe, 6ème.

Absalon ! Absalon ! d’après William Faulkner par Séverine Chavrier.

Ascension et chute d’un enfant de la misère.

Absalon ! Absalon ! d'après William Faulkner par Séverine Chavrier.

Après Les Palmiers sauvages, Séverine Chavrier, directrice de La Comédie de Genève, revisite l’oeuvre de William Faulkner (1897-1962), adaptant Absalon ! Absalon ! Ce roman-culte transpose dans l’Amérique de la guerre de Sécession un épisode biblique : le destin maudit du fils de David coupable de fratricide et d’inceste. L’oeuvre relate l’ascension et la chute de son héros Stutpen, enfant de la misère, qui prend, adulte, une revanche fulgurante pour sa reconnaissance sociale.

Or, dans le Mississippi, hanté par l’esclavage et le génocide autochtone, l’aspiration à la gloire et à l’édification de soi, vouée à l’échec, n’est pas si simple. Le héros va connaître le désenchantement et les personnages en lice se côtoient et s’affrontent en contant une partie d’eux-mêmes à telle époque, se réservant une part de non-dit et d’indécidable.

La parole faulknerienne sur le moi, sur le monde et sur les conflits intimes et historiques est inépuisable – immédiateté de l’instant, retour sur le passé et projection dans l’avenir -, et le personnage, en discourant, ne cesse de s’agiter et de se mouvoir, de tourner en rond, accordant du rythme à ses propos, respirant à travers les mots vécus au plus près, et balancés avec rage au public.

Laurent Papot qui assume le rôle du protagoniste – acteur et discoureur – retrouve ses talents d’interprète-performer, nageant vivement entre le moi et le monde, éructant, s’insurgeant, s’opposant, ne comprenant pas, distillant ses certitudes et ses doutes, et enivrant le public d’une musique verbale sonore dont il joue avec brio. 

L’acteur assume d’autres rôles, celui du chercheur universitaire qui converse avec la belle-soeur du héros, singulière femme d’expérience, rôle qu’endosse Annie Mercier avec un humour magnanime, sagesse de celle qui a traversé les épreuves sans jamais rompre.

L’ écriture exprime l’ivresse d’être de Stutpen et des personnages autour de lui, de ses commentateurs qui tentent de comprendre son destin : cette impuissance à se défaire de soi, où le Sud réel s’abolit au profit du Sud faulknerien inventé, onirique et mythique.

Sur la scène et à l’écran, un boa silencieusement puissant se tend et se détend, serpentant sur le sol et sur les personnages, entre dindons, oies de ferme et un chien paisible. Sur le plateau, de la terre meuble vivante diffuse ses odeurs aromatiques, animales et putrides.

Le dispositif superpose les échelles et les temps – passé plus ou moins lointain et présent fluctuant de la narration, avec les interrogations des chercheurs universitaires. Les interprètes incarnent les personnages tout en restant eux-mêmes dans l’instant du théâtre. Ils se demandent pourquoi l’Histoire et les histoires sont si implacables sur les destins.

L’enfance est déterminante et les accessoires qui hantent le plateau, vont du cheval de bois à bascule au port du masque de déguisement et de clown, à une averse de baigneurs – façon Massacre des Innocents -, précédée dans la représentation par une pluie brute de canettes de coca-cola – rappel ironique d’une société de consommation qui écrase l’être.

De même, face à la maison coloniale de maître du Sud profond, sont garées à cour comme à jardin, deux voitures que les acteurs conduiront, feront avancer ou reculer, des véhicules dans lesquels ils se confient dans le secret, des automobiles-signes manifestes de l’industrialisation et de son exploitation ouvrière d’ampleur, ombre de l’esclavagisme.

La conceptrice met en lumière certains aspects récurrents de l’oeuvre de Faulkner, la lutte contre la domination patriarcale, les héritages transmis d’une génération à l’autre, les relations fraternelles, la jeunesse face à l’autorité parentale abusive, l’acharnement à vouloir être reconnu socialement, la cohabitation des Blancs, des Noirs, des Métisses…, la violence et la légitimité majeure de la fondation d’une nation nord-américaine.

Pour le jeu entre la scène et le récit, les acteurs et performeurs donnent tout d ‘eux-mêmes, de la danse à la musique, du chant au discours et au verbe clamé ou slammé. Un festival de corps en majesté, déhanchements, heurts et soubresauts, refusant les mises conventionnelles ou conformistes, les attitudes attendues et consensuelles. Tous restent ce qu’ils sont, et ce qu’ils revendiquant de leur vérité et de leur liberté – corps et âme : une aisance sur la scène qui illumine le volume du plateau, que soutient la vidéo de l’immense écran tendu sur les étages de la maison, le lieu même du théâtre ne se laissant percevoir que par bribes : le recoin d’une pièce, salon ou bureau, le bas d’un escalier et sa rampe…

Sont excellents et d’une présence singulière et universelle Pierre Artières-Glissant, Daphné Biiga Nwanak, Jérôme de Falloise, Victoire du Bois, Alban Guyon, Jimy Lapert, le musicien en live Armel Malonga, Hendrickx Ntela, Kevin Bah « Ordinateur ». Visages zoomés à l’écran ou silhouettes dessinées sur le plateau ; les performeurs s’en donnent à coeur joie dans un bruit sourd et constant, musique et fureur grave de la vie.

Le public est immergé dans ce monde de violence, à l’écoute des victimes de l’esclavagisme et du racisme, de la domination économique et sociale -, toute émotion existentielle niée : une proximité profonde ressentie grâce à un art maîtrisé de de la scène.

Absalon ! Absalon ! D’après William Faulkner, mise en scène de Séverine Chavrier. Avec Pierre Artières-Glissant, Daphné Biiga Nwanak, Jérôme de Falloise, Adèle Joulin, Alban Guyon, Jimy Lapert en alternance avec Deborah Rouach, Armel Malonga, Christèle Tual, Hendrickx Ntela,Ordinateur, Laurent Papot, avec la participation de Maric Barbereau, Remo Longo (en alternance).Texte William Faulkner, traduction et relecture François Pitavy, René-Noël Raimbault, adaptation et mise en scène Séverine Chavrier, dramaturgie et assistanat à la mise en scène Marie Fortuit, Marion Platevoet, Baudouin Woehl, scénographie et accessoires Louise Sari, lumière Germain Fourvel, musique Armel Malonga, son Séverine Chavrier, Simon d’Anselme de Puisaye, vidéo Quentin Vigier, cadre vidéo Claire Willemann, costumes Clément Vachelard, éducation des oiseaux Tristan Plot. Du 26 mars au 11 avril 2025, Odéon-Théâtre de l’Europe. Les 23 et 24 avril 2025, cdn Orléans Centre-Val de Loire.
Crédit photo : Alexandre Akye

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Véronique Hotte

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