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Critiques / Opéra & Classique

AU MONDE de Philippe Boesmans

par Caroline Alexander

Dans le huis-clos des secrets de famille

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Pour la Monnaie de Bruxelles l’événement majeur de la saison aura été la création mondiale d’une commande maison : Au monde, le sixième opéra de Philippe Boesmans, compositeur belge à l’aura internationale que Gérard Mortier, ancien directeur et chef de file d’une série de rénovations, avait nommé compositeur en résidence au début des années 80. Gérard Mortier vient de quitter notre monde (voir WT 4041) et, en hommage à l’homme exceptionnel qu’il fut, Peter de Caluwe, son successeur en dynamisme, lui a dédié l’ensemble des représentations de ce nouvel opus lyrique.

Gérard Mortier aurait sans doute aimé cet ouvrage qui sort des sentiers battus. Sa musique bâtie en mosaïques entre passé et présent, tradition tonale et allusions (très brèves) cueillies dans les dissidences dodécaphoniques, une musique qui salue les grands du passé ( Monteverdi, Wagner, Strauss, Poulenc entre autres ), qui en malaxe l’héritage avec une sensualité ombrée de mélancolie. Cette musique, savante et familière à la fois, habille le théâtre, ses personnages, ses situations et se laisse écouter sans soubresauts. La Passion de Gilles, en 1983, son premier jet n’a pas encore exprimé toutes les nuances qui vont éclore avec Reigen/La Ronde inspirée de Schnitzler (1993), Wintermärchen/Un conte d’hiver d’après Shakespeare (1999), Julie d’après Strindberg (2005) ou Yvonne, princesse de Bourgogne (d’après Gombrowicz) (2010) (voir WT 598, 1781, [2147)

Au Monde franchit un cap. Alors que les livrets de ses précédents opéras s’inspiraient d’auteurs du passé, celui-ci est édifié sur le terrain d’une pièce de théâtre d’aujourd’hui signée d’un auteur vivant. Joël Pommerat, auteur, metteur en scène, dramaturge qui depuis une dizaine d’années impose sa singularité sur les scènes de France (Les marchands, La grande et fabuleuse histoire du commerce, Pinocchio…). Au Monde, créé en 2004 est la photographie d’un huis clos familial dont chaque membre porte en lui le poids de secrets non communicables. Comme chez Tchekhov, trois sœurs cohabitent sous le même toit que leur père, patriarche dont l’âge entame les facultés mentales. La plus jeune est une enfant choisie et adoptée pour sa ressemblance avec une enfant morte. L’aînée, enceinte, a un mari qui observe cette vie de famille en voyeur et lui impose la présence d’une étrangère dont personne ne sait qui elle est. La deuxième s’est libérée – en apparence – du joug domestique en devenant une star du petit écran. Le fils aîné tente en vain de créer des liens, tandis que le plus jeune, Ori, le seul à porter un patronyme, militaire ayant servi dans un pays lointain, attendu comme le messie, révèle derrière une cécité croissante, une personnalité ambigüe, incestueuse, voire criminelle - ce n’est pas dit, on peut l’imaginer -. Il est question d’héritage mais il n’y pas d’histoire, il ne se passe rien qui puisse en tresser une trame, les uns, les autres se croisent, s’affrontent, se réconcilient parfois autour de silences et de non-dits. La solitude omniprésente sert de béquille à chacun.

Joël Pommerat a taillé dans son texte pour le mettre aux mesures – au sens propre et au sens figuré – de la musique de Philippe Boesmans, mais il a conservé les traits principaux de sa mise en scène et de ses décors, les murs d’encre noire qui rongent l’espace, entrecoupés de minces filets de lumière blanche qui tombent droits comme des lames, le mobilier minimaliste, une table recouverte de toile cirée, un lit, un fauteuil... Boesmans a scindé, pourrait-on dire, sa musique en deux plans. Celui des voix où le texte est parlé/chanté à la manière de Debussy et de son unique opéra Pelléas et Mélisande, et celui des parties orchestrales, en ouvertures, en interludes où il fait se déployer une palette de sonorités où la force, la rage, la haine se baignent de nostalgie et de songes. Sans oublier une petite coquetterie en supplément d’âme : My Way, la chanson de Claude François Comme d’habitude, chantée en anglais en voix off par Paul Anka.

Distribution exemplaire. La Monnaie a réuni une brochette de formidable talents qui tous, au-delà de leurs voix, font entendre une langue française perlée, y compris ceux et celles dont ce n’est pas la langue maternelle comme Frode Olsen, basse suédoise sombre jouant l’absence de ce père peu à peu coupé du réel, Charlotte Hellekant, suédoise elle aussi, mezzo aux rondeurs racées, sœur aînée qui n’en finit pas de porter son bébé à naître, ou encore Fflur Wyn, toute jeune galloise apportant sa fraîcheur à la petite sœur adoptée. Yann Beuron en mari manipulateur, Werner Van Mechelen en frère aîné raisonneur s’inscrivent parfaitement dans la peau lisse de leurs personnages. Stéphane Degout, une fois de plus, apporte la fermeté de son timbre de baryton, la ciselure de sa diction, la densité de sa présence à l’énigmatique Ori tandis que Patricia Petibon, soprano colorature rompue au répertoire baroque compose une deuxième sœur, vedette de télévision, vive comme l’éclair, combative, jouant et chantant sur le fil d’un équilibre toujours prêt à se rompre.

Patrick Davin, qui connaît bien son Boesmans, mène l’orchestre symphoniques dans tous les méandres de ses couleurs, de ses humeurs, respectant jusqu’au souffle intime les voix des chanteurs.

Au Monde de Philippe Boesmans, livret de Joël Pommerat d’après sa pièce éponyme, orchestre symphonique de la Monnaie, direction Patrick Davin, mise en scène Joël Pommerat, décors et lumières Eric Soyer, costumes Isabelle Deffin. Avec Frode Olsen, Werner Van Mechelen, Stéphane Degout, Charlotte Hellekant, Patricia Petibon (en alternance Ilse Eerens avec avec les 8 et 11 avril), Fflur Wyn, Yann Beuron, et la comédienne Ruth Olaizola dans le rôle de l’étrangère.

Bruxelles - la Monnaie les 30 mars, 1, 3, 4, 8, 9, 11 & 12 avril à 20h, le 6 à 15h.

+32 2 229 12 11 – www.lamonnaie.be

En coproduction avec l’Opéra Comique à Paris où le spectacle sera présenté du 22 au 27 février 2015

Photos Bernd Uhlig/La Monnaie

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1 Message

  • AU MONDE de Philippe Boesmans 10 avril 2014 10:26, par Rafsan

    Un chef-d’œuvre, qui mérite d’entrer au répertoire des grandes maisons d’opéra, et une production remarquable !

    Et le public fait un triomphe au compositeur…

    repondre message

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