ALBERT HERRING de Benjamin Britten

Maupassant délicieusement cuisiné à l’anglaise

ALBERT HERRING de Benjamin Britten

De Benjamin Britten (1913-1976), le plus grand, sinon le seul, compositeur anglais du XXème siècle, on connaît et on aime le goût de l’enfance et de ses ambiguïtés, les roulis de mer, les mélancolies tragiques, les clairs-obscurs de Peter Grimes, du Tour d’Ecrou, de Billy Budd, du Songe d’une nuit d’été ou de sa Mort à Venise récemment montée à La Monnaie de Bruxelles (voir webthea du 22 janvier 2009). La veine comique ne fait pas partie de son répertoire. Il s’y essaya une seule fois dans son troisième opus lyrique adapté de la nouvelle de Maupassant Le rosier de madame Husson, où, à défaut de pouvoir couronner une jeune fille vertueuse – traduisez pucelle – les notables d’un village normand désignent Isidore, le candide un tantinet simplet de la communauté… 

Laurence Equilbey en franchise et sans état d’âme

Britten accommoda son histoire à une piquante sauce anglaise. Est-ce pour autant un opéra comique ? Caustique plutôt. Où le puritanisme de ses contemporains est passé au vitriol dans toute l’étendue de leur bêtise. Il est rarement monté, ce Britten-là, complexe, plein de verve et de révolte contre l’étroitesse d’esprit et l’esprit de clocher et l’initiative de l’Opéra de Rouen en coproduction avec l’Opéra Comique d’enfin le sortir des tiroirs à partitions délaissées est à saluer. D’autant que le résultat vaut le déplacement : réalisation piquante, distribution sans faute et Laurence Equilbey, la créatrice d’Accentus, dirigeant en franchise et sans état d’âme la petite formation des musiciens de l’orchestre de l’Opéra de Rouen, une douzaine d’instrumentistes conformes à l’effectif prévu par le compositeur.

La dictature de la vidéo-surveillance

Pour Britten les aventures de l’épicier Herring (qui signifie hareng en anglais) se passent à Loxford, imaginaire bled de la campagne anglaise. Le metteur en scène Richard Brunel la transpose quelque part dans l’une de ces banlieues américaines où règne le puritanisme et où le sport favori des habitants est de s’épier les uns les autres : cela pourrait se passer aujourd’hui ou demain sous la dictature d’une puissante vidéo-surveillance… Ainsi quand les notables convoqués par Lady Billows, madame dragon de vertu, proposent leur candidate, les films de leurs petits écarts sont projetés pour preuve de leur immoralité. Il n’est pas sûr que ce transfert au pays de Big Brother apporte un plus à l’œuvre mais c’est très bien ficelé grâce notamment aux décors mobiles de Marc Lainé, à leur machinerie sur fond de tournette et de tapis roulant (un peu compliquée à déménager d’un plateau à l’autre comme en témoignait la petite panne survenue le soir de la première). L’option caméra fonctionne surtout formidablement sur les gros plans du visage d’Albert couronné au cours de la savoureuse remise du prix qui le sacre « roi de mai », un régal de mines ahuries, seul moment vraiment farce de l’opéra, tant sur le plan musical que sur celui de la réalisation.

La présence magnétique et le sens du dérisoire d’Allan Clayton

En costumes flashy, souvent hilarants, les interprètes atteignent un rare niveau d’excellence : on ne lasse pas d’entendre et de s’amuser avec l’irrésistible Felicity Palmer en Mrs Pike, la conseillère ès potins de la commère de la Lady B. à laquelle Nancy Gustafson apporte le kitch d’une dame patronnesse qui ne se voit pas vieillir. Leigh Melrose et Julia Rey forment avec punch le duo dégourdi des amoureux. De la mère castratrice au cœur brisé quand elle croit mort son gamin trop couvé, Hanna Schaer, à la projection toujours impeccable, offre l’image d’une femme autant burlesque que profondément humaine. Allan Clayton dans le rôle du benêt qui au final ne s’en laisse pas tellement compter additionne tous les atouts, une présence magnétique, un vrai sens du dérisoire et une musicalité impeccable. Tous les personnages secondaires ont droit à des juteuses performances par Aylish Tynan, instit survoltée, Christopher Purves, Simeon Esper, Andrew Greenan….

A ne pas manquer autour de cette jolie réussite, les habituelles « rumeurs » inscrites au calendrier des productions de l’Opéra Comique : Gloire à la Vertu, une galerie de portraits tirées de la nouvelle de Guy de Maupassant interprétés par le comédien Michel Fau (2 , 4 & 6 mars à 18h30) et Chanter les Ecivains, un cycle de mélodies de Fauré, Debussy, Bruneau, Duparc inspirées par des textes littéraires (les 2,4 & 6 mars à 13h, le 8 à 11h)

Albert Herring de Benjamin Britten, livret d’Eric Crozier d’après Guy de Maupassant. Orchestre de l’Opéra de Rouen-Haute Normandie direction Laurence Equilbey, maîtrise des Hauts de Seine. Mise en scène Richard Brunel, scénographie Marc Lainé, costumes Claire Risterucci, lumières Matthias Roche. Avec Alain Clayton, Nancy Gustafson, Felicity Palmer, Hanna Schaer, Leigh Melrose, Julia Riley, Ailish Tynan, Christopher Purves, Simeon Esper, Andrew Greenan

Opéra Comique, les 26, 28 février, 2, 4, 6 mars à 20h, le 8 à 16h

0825 01 01 23 – www.opera-comique

crédit photographique : Elisabeth Carecchio

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage, elle...

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