Falstaff et Madama Butterfly ouvrent la saison de l’Opéra national de Paris
À l’Opéra Bastille par deux fois
L’Opéra de Paris, en attendant la nouvelle production des Brigands, reprend deux spectacles fort différents dans leur manière de résister au temps qui passe.
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- 18 septembre 2024
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DEUX OPÉRAS CÉLÈBRES DU RÉPERTOIRE ITALIEN créés en 1893 (Falstaff) et en 1904 (Madama Butterfly) sont à l’affiche de l’Opéra de Paris ce mois de septembre. Dans deux mises en scène anciennes, que l’on revoit avec plaisir pour l’une, avec plus et autre chose que du plaisir pour l’autre.
« Cette production est du siècle passé, avec son esthétique très éloignée de celle de mes projets récents », déclarait en 2017 Dominique Pitoiset à l’occasion de la reprise du Falstaff qu’il avait imaginé en 1999 pour l’Opéra Bastille (lequel Falstaff avait déjà été repris au cours de la saison 2012-2013). Est-ce qu’un spectacle vieillit en un quart de siècle ? La réponse est oui, évidemment, si l’on part du principe que l’art de la mise en scène est à la fois un art appliqué et un art de l’éphémère. Mais il est possible de nuancer ce oui si un metteur en scène possède son style propre ou s’il ne choisit pas de donner dans les poncifs de son époque (les fumigènes dans les années 70, les valises dans les années 80, en attendant plus tard les écrans de télévision multipliés et, plus récemment, les visages des chanteurs projetés en très gros plan). Concernant Dominique Pitoiset, c’est plutôt la seconde proposition qu’on retiendra. Certes, il y a à la fin de son Falstaff l’inévitable photographie de groupe sur scène, avec éclair au magnésium, qui signe la réconciliation générale ; certes, Fenton se déplace à bicyclette ; certes, Bardolfo ressemble à Charlot. Mais le spectacle, situé à l’époque de la mort de Verdi, c’est-à-dire au tout début du XXe siècle, reste de bon aloi, soigné, animé, désireux avant tout de mettre en valeur l’ouvrage sans lui faire dire ce qu’il ne dit pas.
La distribution est en phase avec le propos. On retrouve Ambrogio Maestri, qui n’a plus rien à prouver dans le rôle-titre : c’est là un vêtement coupé à son exacte mesure. On retrouve aussi Marie-Nicole Lemieux, toujours pétulante en Mrs Quickly. Elle forme avec Olivia Boen (Alice) et Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Meg) un trio non pas de commères mais de femmes décidées, qui tournent en ridicule à la fois ce hâbleur de Sir John et Ford, le mari qui se croit trompé ; ce qui nous vaut, dans la voix d’Andrii Kymach, une scène de jalousie assez poignante (« E’ sogno o realtà » ?). On a connu des Nanetta plus fragiles, plus transparentes que Federica Guida, dont on aurait espéré des sons plus filés sur le mot « luna », mais Iván Ayón Rivas est un Fenton d’un lyrisme ensoleillé, dont le timbre rappelle celui de Francisco Araiza.
On ne dira jamais assez combien Michael Schønwandt est un chef captivant. Malgré l’acoustique peu flatteuse de l’Opéra Bastille, le chef danois rend toute la chaleur de la partition de Verdi, ses rythmes, ses couleurs, sans jamais se satisfaire du rôle d’accompagnateur. De la belle ouvrage !
Bob et le papillon
Madama Butterfly selon Robert Wilson, c’est une histoire encore plus ancienne : la production fit en effet son entrée à l’Opéra Bastille en 1993. Elle n’a pas pris une ride, Robert Wilson se moquant de l’air du temps comme de l’actualité, et préférant cultiver on style propre, inspiré du théâtre Nô, qui convient plus que tout autre à Madama Butterfly. Sachant bien sûr qu’il s’agit ici d’un Japon revu et entendu par un compositeur italien qui cite habilement quelques formules harmoniques japonaises. On n’en finit pas de voir et de revoir ce spectacle avec admiration, tant les gestes et les lumières, typiques de l’art de Robert Wilson, donnent une vie hiératique à l’ouvrage de Puccini. Certains reprocheront à Robert Wilson de se contenter de reproduire des formules, et féliciteront un Dominique Pitoiset de s’adapter aux ouvrages qu’il monte. On peut ne pas partager entièrement cet avis.
Musicalement, cette reprise de Madama Butterfly est remarquable par la direction souple, constamment tenue de Speranza Scappucci, qui défend avec scrupules et chaleur la musique de Puccini ; laquelle est suffisamment lyrique pour qu’il soit inutile de lui ajouter du sucre ou du rubato. Dans une encyclopédie pourtant bien informée, on pouvait lire en 1971, à l’entrée « Rachmaninov » : « Son œuvre (...) très appréciée du grand public, se réfère à un romantisme généreux mais dépassé (Debussy est son aîné de onze ans). » Aujourd’hui, la musique de Rachmaninov n’est plus accablée par les commentateurs – et le grand public l’apprécie toujours autant. Puccini a connu pareille délivrance : écouter Madama Butterly est une expérience exaltante.
Côté distribution, on saluera la Cio-Cio-San d’Eleonora Buratto (qui alterne avec Elena Stikhina) : elle a l’endurance du rôle, sa pudeur, sa passion toujours retenue, même si on a connu des Butterfly plus adolescentes. Le veule et opportuniste Pinkerton prend les traits de Stefan Pop, qui a dans la voix les accents et les quelques sanglots qu’on attend du personnage. Le remarquable Christopher Maltman confirme que le consul Sharpless, présent du début à la fin, est en réalité le personnage masculin principal de Madama Butterfly, le seul qui comprenne Cio-Cio-San, le seul qui lui apporte de l’humanité. Enfin, Aude Extrémo (Suzuki) offre ses notes graves bienvenues à la partition, et Carlo Bosi est parfait en Goro, l’entremetteur cynique.
Illustration : Madama Butterfly selon Robert Wilson (photo Chloé Bellemère, Opéra national de Paris)
Verdi : Falstaff. Avec Ambrogio Maestri (Sir John Falstaff), Olivia Boen (Alice Ford), Marie-Andrée Bouchard-Lesieur (Meg Page), Marie-Nicole Lemieux (Mrs Quickly), Federica Guida (Nanetta), Andrii Kymach (Ford), Iván Ayón Rivas (Fenton), Gregory Bonfatti (le docteur Cajus), Nicholas Jones (Bardolfo), Alessio Cacciamani (Pistola). Mise en scène : Dominique Pitoiset ; décors : Alexandre Belaiev ; costumes : Elena Rivkina ; lumières : Philippe Albaric. Chœurs (dir. Alessandro Do Stefano) et orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Michael Schønwandt. Opéra Bastille, 10 septembre 2024.
Puccini : Madama Butterfly. Avec Eleonora Buratto (Cio-Cio-San), Stefan Pop (Pinkerton), Christopher Maltman (Sharpless), Andres Cascante (le prince Yamadori), Vartan Gabriellan (le Bonze), Carlo Bosi (Goro), Sofia Anisimova (Kate Pinkerton). Chœurs (dir. Alessandro Do Stefano) et orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Speranza Scapucci. Opéra Bastille, 17 septembre 2024.



