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1789, le film

par Gilles Costaz

Le théâtre du Soleil, années héroïques

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1789 est l’une des dates du théâtre contemporain. En 1970, une compagnie française fonctionnant comme une coopérative ouvrière, le Théâtre du Soleil, créait une sorte d’incendie. Il n’y avait que Luca Ronconi et son Roland furieux qui avaient témoigné quelques mois plus tôt d’une audace égale : un spectacle vif comme un torrent, éclaté sur plusieurs aires de jeu, réinventant l’Histoire et la façon de la mettre en scène. La première eut lieu au Piccolo Teatro de Milan, triomphalement, mais rentrée en France, la troupe ne trouvait pas de théâtre (elle cherchait un terrain de baskett, les stades n’entendaient se consacrer qu’au sport). Elle se résigna à utiliser ses locaux de répétition à la Cartoucherie de Vincennes. En quelques mois, ces bâtiments sommaires furent équipés d’eau et d’électricité, et le spectacle commença le 12 novembre. Le succès fut immédiat. Pourtant, on assistait debout à la représentation, sauf si l’on était admis, en raison de son âge ou de son état de santé, sur les quelques gradins mis en place. Il faisait un froid de loup, mais une chaleur électrique s’emparait de chacun…
C’était une création collective, à partir d’une idée d’Ariane Mnouchkine : conter la Révolution française sur des tréteaux, comme un spectacle de foire. Gens du peuple, bourgeois, aristocrates, le roi surgissent tout au long d’une immense parade belliqueuse et passionnée. La monarchie s’effondre, le pouvoir politique change de camp. Tout cela est montré dans une série d’actions concomitantes, par des acteurs qu’on voit se maquiller à vue et qui s’impliquent follement, vêtus de costumes d’une grande beauté.
Le spectacle a été filmé par Ariane Mnouchkine elle-même. Le film, sorti en 1974, était resté disponible en VHS puis en DVD mais la société BelAir Classiques en propose aujourd’hui une version accompagnée d’un disque de bonus de Stefano Missio, constitué d’éléments retrouvés (comme des moments de répétitions filmés par Marlène Belilos) et surtout d’entretiens récents avec Ariane Mnouchkine et certains de ses collaborateurs, des acteurs surtout. La pièce elle-même a-t-elle conservé sa nouveauté quand on la regarde avec nos yeux d’aujourd’hui ? On reconnaît certains des comédiens, qui étaient alors très jeunes : Jean-Claude Penchenat, Philippe Caubère, Joséphine Védrenne, Geneviève Rey-Penchenat, mais beaucoup sont oubliés. Le fractionnement en gros plans déroute tout d’abord. Lorsque la réalisation donne à voir les déplacements dans l’immense espace créé dans la Cartoucherie, les courses endiablées des interprètes au milieu des spectateurs, l’image globale de la soirée devient plus perceptible. Et c’est à un extraordinaire cérémonial que l’on assiste, comme l’on n’en voit plus.
Les entretiens qui figurent sur le second disque, menés par Béatrice Picon-Vallin, et les instants de lecture (extraits du texte, extraits de la presse) sont très éclairants. Ariane Mnouchkine analyse ce qui était lucide dans l’esprit de tous – faire une création brisant les prudences habituelles – et ce qui était imprévisible : le succès, la place prise par le Soleil dans le théâtre français cette année-là. Pour elle, la nouveauté du spectacle ne vient pas tout à fait de mai 68, c’est le résultat d’une évolution plus complexe. Elle affirme aussi que toute équipe, aujourd’hui, est en mesure de mener une aventure équivalente, bien que ce soit plus difficile. Les acteurs se souviennent de la façon dont il cherchait à trouver la vérité de leur personnages – par des cheminements inattendus, quelquefois.
Pour qui regardera cet extraordinaire document, l’écart entre ce que faisait le Soleil dans les années 70 et ce que fait la troupe aujourd’hui semblera considérable. Il n’y a pas alors, dans cette équipe, de référence au théâtre asiatique. Le langage est très français et très européen. La foire, la commedia dell’arte, l’agit-prop coulent dans le sang de ces interprètes qui ne sont pas encore allés voir dans d’autres civilisations. Mais le Soleil première période, le Soleil années héroïques, c’est déjà le théâtre dans son apogée.

1789 d’Ariane Mnouchkine (146 minutes), suivi de 1789 – 40 ans après par Stefano Missio avec des entretiens par Béatrice Picon-Vallin (bonus de 48 minutes). Le film est interprété par René Patrignani, Jean-Claude Penchenat, Maxime Lombard, Georges Bonnaud, Fabrice Herrero, Jonhattan Sutton, Daïna La Varenne, Franck Poumeyreau, Marie-France Duverger, Gérard Hardy, Anne Demeyer, Joséphine Derenne, Mario Gonzalèz, Geneviève Rey-Penchenat, Philippe Caubère, Louba Guertchikoff, Nicole Félix, Michel Derouin, Myrrha Donzenac, Jean-Claude Bourbault, Alain Salomon, Roland Amstutz, Françoise Jamet, Clémence Massard, Serge Coursan, Lucia Bensasson, Philippe Hottier, Marc Godard, Jean-François Labouverie, Luc Bartholomé, Michel Toty, Louis Samier, Gilles Milinaire, Philippe Dubois. Livret de Marie-Louise Bablet, Denis Bablet et Jacques Delcuvellerie.

Ed. Bel Air Classiques, 27 euros en DVD, 30 euros en Blu-ray.

Photo Martine Franck, Magnum.

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